Opéra

Une Flûte iconoclaste à Lille

10 mai 2019 | PAR Gilles Charlassier

Créée en début de saison à Bruxelles, la Flûte enchantée selon Romeo Castellucci est reprise à l’Opéra de Lille, coproducteur du spectacle, et se révèle une expérience iconoclaste, qui a divisé la critique autant qu’elle suscite la curiosité du public.

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Mettre en scène un grand classique du répertoire constitue, paradoxalement, une gageure. Quant il répond à la demande de Bruxelles et Lille d’affronter La Flûte enchantée de Mozart, Romeo Castellucci en a conscience et en témoigne dans sa note de mise en scène. On se serait évidemment douté qu’il n’allait pas abonder dans le sens du premier degré narratif ni de l’illustration maçonnique. Sa lecture prend le parti du contraste entre les deux parties. Amidonnée dans un blanc rococo, la première joue d’effets de dédoublements symétriques, dans un dispositif conçu par Michael Hansmeyer selon un procédé algorithmique – même si le pragmatisme de la réalisation des décors a imposé des simplifications. Habillé par les mouvements chorégraphiques de Cindy van Acker, l’acte prend l’allure d’une horlogerie un peu extérieure qui trouble parfois la perception du chant, dans une distance soulignée par le tulle qui voile la scène ainsi que par la suppression des dialogues.

Après l’entracte, le processus initiatique délaisse les fards du Siècle des Lumières et investit un espace épuré contemporain, éclairé de néons suspendus similaire à celui que l’on fait éclater avant l’ouverture. Si, pas plus que dans le premier acte, on ne retrouve aucune des répliques parlées originales, la seconde partie ne se contente pas de la seule musique et est enrichie de témoignages de femmes aveugles et d’hommes brûlés, mettant en perspective l’épreuve du feu et de la privation de lumière explicitée dans le livret. Il est difficile de ne pas être touché par l’intrusion de ces expériences de vie. Au-delà d’un éclairage plus sombre sur Papageno, dont la récompense n’est pas sans ombre, allant jusqu’à suspendre le joyeux duo avec Papagena, le procédé distend considérablement la durée de l’ouvrage. On saluera le travail intensif sur les symboles, à l’exemple de lance et du lait, pressé depuis des seins maternels, qui justifie le sous-titre, Le Chant de la Mère, et explore les ressources du personnage de la Reine de la Nuit et son influence, sans pour autant sortir d’une certaine perplexité face à l’objet scénographique de Romeo Castellucci.

Côté distribution, c’est le Tamino de Tuomas Katajala qui se distingue par son timbre clair que magnifie la souplesse de la ligne et de l’émission. La lumineuse sincérité de son incarnation empreinte d’une fraîcheur mozartienne non stéréotypée irradie le plateau. A ses côtés, Ilse Eerens fait affleurer la vulnérabilité d’une Pamina juste stylistiquement, mais à la présence sans doute un peu timide. Aleksandra Olczyk ne manque pas d’éclat en Reine de la Nuit, sans exagérer pour autant l’insolence des aigus. Klemens Sander résume la bonhomie de Pagageno, en attente de sa Papagena, dévolue à Tatiana Probst. Ténor de caractère, Marc Omvlee ne caricature pas Monostatos. Mentionnons encore les trois dames, convenablement identifiables – Sheva Tehoval, Ambroisine Bré, Caroline Meng – ainsi que les deux prêtres et hommes d’armes, dont la solennité revient à Yoann Dubruque et Pierre Derhet. Quant à Tijl Faveyts, il assume à la fois les interventions du Récitant et l’autorité de Sarastro, sans monolithisme.

Préparés par Yves Parmentier, les choeurs remplissent leur office, tandis que, à la tête de l’Orchestre national de Lille, Elvind Gullberg Jensen fait vivre les couleurs et la vitalité de la partition, sans toujours prendre garde à la sécheresse du résultat acoustique, qui fragilise ici ou là la justesse. On peut gager que la conception du spectacle ne facilite pas toujours les équilibres de la fosse. En somme, une production qui suscite curiosité et interrogations.

Gilles Charlassier

La Flûte enchantée, Mozart, mise en scène : Romeo Castellucci, Opéra de Lille,  mai 2019

©Frédéric Iovino

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Gilles Charlassier

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