Opéra

Une Aïda flamboyante à Genève

Une Aïda flamboyante à Genève

19 octobre 2019 | PAR Gilles Charlassier

Après avoir son mandat au Grand-Théâtre de Genève par la première scénique suisse d’Einstein on the beach, Aviel Cahn propose une nouvelle production d’Aïda haute en couleurs confiée à un metteur en scène plus familier des anglo-saxons, Phelim McDermott. Sous la baguette vibrante de musicalité d’Antonino Fogliani, la seconde distribution célèbre le lyrisme à la fois vaillant et raffiné de l’ouvrage.

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Le rideau se lève sur deux panneaux coulissants qui laissent une anfractuosité triangulaire lumineuse. Le ton du spectacle est donné, sous le signe du jeu des symboles et des images. La mise en scène d’Aïda conçue par Phelim McDermott pour Houston et l’English National Opera à Londres, et reprise à Genève par Joe Austin, prend d’emblée le parti d’une habile profusion visuelle, dans un équilibre entre divertissement coloré et efficacité dramatique. Dessinée par Tom Pye, la scénographie ne recherche pas la pléthore d’accessoires, et pourrait passer, par son économie, pour minimaliste. Ce sont les lumières de Bruno Poet, réalisées par Simon Trottet, qui l’habillent, avec un appréciable sens de la codification des couleurs, sans pour autant céder à l’austérité wilsonnienne. Surtout, les costumes de Kevin Pollard, sans compter les maquillages, semblent, par leur extraversion délibérée, douter du sérieux de la reconstitution égyptologique de l’opéra – initié, l’époque de l’inauguration de l’opéra du Caire, sous l’impulsion des archéologues spécialistes, à l’exemple de Mariette – et dont Verdi aurait dit lui-même : « reproduire la vérité, c’est bien ; inventer la vérité, c’est beaucoup mieux ». Le décorum passablement pailleté sert d’abord d’écrin à l’intimité du triangle amoureux, sensiblement ritualisée, dans une dialectique avec les injonctions militaires et patriotiques, tandis que les opportunités spatiales sont mises à profit pour les trompettes de la Marche triomphale, depuis les balcons, ou encore la furtive errance de Radamès au milieu du public.

Sur neuf représentations, resserrées en une dizaine de jours à peine, alternent deux distributions. Dans la seconde, le rôle-titre est assuré admirablement par Serena Farnocchia. De sa voix ambrée, la soprano italienne fait vibrer la passion de la princesse éthiopienne, avec un engagement dans le sentiment qui s’appuie sur une solide maîtrise de la ligne et de la couleur vocale. Sa rivale, Amneris, s’incarne dans la vigueur jalouse d’Anna Smirnova, mezzo slave à l’ampleur presque archétypale, qui sait souligner la puissance impérieuse de ses affects. En Radamès, Najmiddin Mavlyanov démontre une vaillance remarquable, à l’éclat nourri, qui n’oublie pas les fêlures du personnage : l’héroïsme généreux de façade n’empêche pas une caractérisation habitée. Alexey Markov résume avec un mordant vindicatif l’ascendant d’Amonasro, quand les interventions de Ramfis, le grand-prêtre, reviennent au robuste Liang Li. Le roi, le messager et la prêtresse reviennent à trois membres du Jeune Ensemble, respectivement, Donald Thomson, Denzil Delaere, et Claire de Sévigné. Préparés avec la précision qui lui est coutumière par Alan Woodbridge, les choeurs se glissent avec naturel dans la lecture ciselée d’Antonino Fogliani, qui met en valeur les richesses orchestrales et harmoniques d’une partition bien plus subtile que le stéréotype mensonger sédimenté dans une postérité simplifiée.

Gilles Charlassier

Aïda, Verdi, mise en scène : Phelim McDermott, Grand-Théâtre, Genève, jusqu’au 22 octobre 2019

©Samuel Rubio

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Gilles Charlassier

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