Opéra

Un Don Giovanni tout feu tout flamme au théâtre des Champs-Élysées

Un Don Giovanni tout feu tout flamme au théâtre des Champs-Élysées

23 septembre 2019 | PAR Lise Lefebvre

Le temps d’une représentation du chef d’oeuvre de Mozart en version de concert, Douglas Boyd, l’orchestre de chambre de Paris, et une jeune distribution insolente d’énergie, ont électrisé la salle.

 Il y a des opéras à qui la version de concert convient plutôt bien ; Don Giovanni, dramma giocoso (drame joyeux) émaillé de rebondissements romanesques, duels, sérénades et poursuites dignes de la commedia dell’arte, n’en fait pas partie. On pouvait donc se préparer à écouter, plutôt qu’à regarder, un beau spectacle, sage et sans surprise, l’essentiel restant la musique.

Heureusement, cette représentation, où est transposée, dans un format et un lieu différents,  la production présentée l’été dernier au festival de Garsington, préserve la verve initiale de l’opus ; personnages cachés (ironiquement, derrière des pupitres), apparitions dramatiques, table du festin, jusqu’à l’échelle de l’enlèvement au début, tout est prêt pour que le public embarque… vers Cythère ? L’enfer ? Les deux ?

Et de fait,  on s’est pris rapidement au jeu de cette mise en espace fluide et futée, tout comme à la délicatesse de l’orchestre de Paris (en particulier dans le travail des cordes), mené par un Douglas Boyd avant tout soucieux de lisibilité et d’équilibre, visiblement à son affaire dans Mozart. La soirée à peine commencée, on commençait à savourer la dynamique comico-agressive des relations entre Don Giovanni (Jonathan McGovern, mordant) et Leporello (David Ireland, solide), une Donna Anna (Camila Titiger) à la voix émouvante, élégante, d’une ampleur verdienne ; on  faisait connaissance avec l’Elvira de Sky Ingram, tempérament de feu, vibrato un peu prononcé dans son air d’entrée, on goûtait les beautés du couple Zerlina-Masetto (Mireille Asselin et Thomas Faulkner), elle, voix de soubrette acidulée, séductrice en diable ; lui, grand gaillard à la basse imposante, presque trop somptueuse pour le rôle ; quand tout à coup, passé un La ci darem superbe de grâce et de musicalité, d’écoute réciproque (tous les ensembles sont à l’avenant), Don Ottavio (Trystan  Llyr Griffiths), à la reprise de Dalla sua pace, laissa ses aigus s’alléger et s’élever vers la stratosphère. Brusquement, la tendresse, la mélancolie, la souffrance retenue, toutes les nuances de l’aria se mirent à briller, et la salle à réagir par des acclamations méritées.

Dès lors, la soirée trouva un second souffle et, de sa « simple » beauté, fut hissée vers la grandeur.  Fin ch’han dal vino  nerveux et plein d’éclat, trio des masques lumineux et limpide, montée de la tension savamment menée pendant la fête-par la grâce du travail d’orfèvrerie de Boyd… Mais le plus beau restait à venir.

En effet, c’est au deuxième acte, où le drame se noue, où les passions et l’amertume disent enfin leur nom-Elvira, Ottavio…-que les chanteurs, incarnant leur rôle avec une générosité sans faille, offrirent une nouvelle fois au public cette musique si souvent entendue. D’où le merveilleux trio au balcon, avec une Sky Ingram plus libre désormais de moduler, d’adapter le phrasé aux émotions contradictoires du personnage ; d’où ensuite un Mi tradi… éblouissant, qui a transporté la salle. D’où la puissance tragi-comique d’un David Ireland irrésistible, très bon comédien, sachant faire taire les rires rien qu’en chantant son « Oibo, oibo, tempo non ha.. » (il n’a pas le temps…) face au Commandeur. D’où la grâce enjôleuse de Mireille Asselin dans Vedrai carino, plus adulte tout à coup, comme si le personnage avait mûri le temps d’un entracte. D’où, enfin, un Il mio tesoro (Trystan Llyr Griffiths, toujours) merveilleux (lui aussi acclamé), et surtout, le sublime, renversant, électrisant Non mi dir de Camila Titiger, vrai miracle de nuances, de piani émouvants, de legato de velours, de pureté, de musicalité enfin, serti dans l’écrin d’un orchestre là encore essentiel.

Dans le rôle-titre, enfin, Jonathan McGovern incarne un prédateur plus excité par les défis qui se présentent à lui (y compris son ultime confrontation avec la mort) qu’assoiffé de plaisir. Fort d’une diction époustouflante et d’un timbre clair, mais aussi, d’une puissance d’incarnation rarement vue à l’opéra, il apparaît littéralement habité par son rôle. Voir passer sur son visage, à la dernière apparition du Commandeur, l’excitation, la surprise, puis la peur et l’orgueil,  en total accord avec un chant posé sur le souffle, fut l’un des grands moments de cette soirée.

Devant cette lecture pleine d’insolence, force est de constater que le mythe n’a plus la même portée, et qu’au XXIe siècle, ce qu’on pouvait encore interpréter comme une quête d’absolu pré-romantique, en rupture avec l’ordre social, devient le portrait d’un jouisseur compulsif, d’un consommateur en puissance, qui rôde dans un monde tout aussi dangereux et artificiel. Il n’y a qu’à voir la scène du festin pour s’en convaincre ; en guise de mets délicats, Leporello balance sur la table du poulet frit de fast-food et la nourriture, rattrapée ou volée, postillonnée, gâchée en un mot, complète le parcours du séducteur qui prend à peine le temps de jouir avant de jeter l’emballage et de se jeter sur autre chose. Au moment de partir pour l’enfer, à quatre pattes comme une bête, Giovanni/McGovern refuse de se repentir; et trouve le moyen d’intéresser le public à son devenir. Même englouti dans l’abîme, le libertin n’a rien perdu  de sa force subversive.

Le 19 septembre au Théâtre des Champs-Élysées.

Avec: Jonathan McGovern, David Ireland, Camila Titiger, Sky Ingram, Trystan Ll?r Griffiths, Mireille Asselin, Thomas Faulkner, Paul Whelan.

Orchestre de chambre de Paris, direction Douglas Boyd.

Chœurs de l’opéra de Garsington.

Visuel: Douglas Boyd ©Jean Baptiste Millot

 

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