Opéra

Trois contes, une création jubilatoire à Lille

Trois contes, une création jubilatoire à Lille

12 mars 2019 | PAR Gilles Charlassier

La création contemporaine n’est pas nécessairement synonyme d’austérité. L’Opéra de Lille le démontre brillamment avec la jubilatoire commande passée à Gérard Pesson, Trois contes, sur un livret de David Lescot, qui signe une mise en scène irrésistiblement complice.

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Ainsi que Caroline Sonrier le rappelle dans l’éditorial du programme, l’Opéra de Lille, qu’elle dirige depuis 2003, soutient activement la création lyrique contemporaine. Rien que cette saison, ce ne sont pas moins de deux œuvres nouvelles (en novembre eut lieu la première française de Coraline, de Mark Anthony Turnage), sur une programmation de six titres – un ratio qui confirme une authentique confiance dans la vitalité du genre et ferait pâlir nombre d’institutions aux budgets plus conséquents.
Ainsi que son titre l’indique, le nouvel ouvrage de Gérard Pesson adapte trois contes, que rien, a priori ; ne prédestinait à réunir, sinon le plaisir du compositeur et du librettiste, qu’ils entendent bien faire partager au public – avec succès. Le triptyque commence avec la plus célèbre des trois histoires, La Princesse au petit pois, tirée de Andersen. L’argument, extrêmement concis, est ici développé en six variations, jouant autant sur la plasticité de la matière musicale que celle de l’intrigue. La seconde, « la plus que lente », étire ainsi la musique et les gestes des personnages, quand la suivante, version express, condense le tout en quelques répliques. On entend également une sorte de rebobinage façon Tex Avery, ou une transposition prenant le contre-pied de l’original. Le résultat se révèle délicieusement ludique et savoureux, dans une virtuosité combinatoire que l’on retrouve autant dans l’écriture dramatique, où certains éléments sont parfois omis, changés ou ajoutés, que dans une partition habillement tressée de citations – selon le rythme où il est égrené, le motif du Dies Irae prend, à l’occasion, le visage de la Cinquième Symphonie de Beethoven, et son célèbre thème du Destin. Fond noir minimaliste, noblesse des costumes, élégance des quelques accessoires – la grande porte, le lit – pour uniques meubles, restituent le raffinement abstrait du conte qui s’appuie sur des symboles de l’univers des contes.
Adaptation d’un roman homonyme de Lorenza Foschini, Le manteau de Proust prend la forme d’une enquête plongée dans la naphtaline du souvenir et du fantasme d’un collectionneur, le parfumeur Jacques Guérin, qui sauvera de la destruction archives et mobilier de l’écrivain français. En une succession de vignettes, comme autant d’instantanés, glissant latéralement sur le plateau, le spectateur est suspendu à une intrigue cultivant le mystère, au diapason d’une musique rare et décantée, mais qui n’oublie jamais le sourire ni l’humour dans le pastiche par lequel s’exprime la voix singulière de Pesson. Le réalisme onirique de cette deuxième pièce répond ainsi à la fantaisie de la première, constituant un diptyque auquel Le Diable dans le beffroi, d’après Poe, vient apporter une sorte d’épilogue chorégraphique, qui contraste avec l’équilibre presque en miroir des deux premiers contes. Le ton devient cette fois franchement satirique, et titille les zygomatiques. Le Narrateur force un irrésistible accent flamand, restitué par Jos Houben, tandis que l’opus, très avare de paroles chantées, réduites à des effets métronomiques imitant la comique régularité de la vie à Vondervotteimittis, se referme par l’arrivée du diable sur une réminiscence du Scherzo de la Neuvième Symphonie de Bruckner, et une danse aux allures de chaconne sur laquelle évolue, en rouge satanique, Sung Im Her, qui a elle-même conçu ses mouvements.
Dans les décors d’Alwyne de Dardel et les costumes de Mariane Delayre, rehaussés par les lumières tamisées de Paul Beaureilles et les appoints vidéo de Serge Meyer, c’est un plateau de six chanteurs de la nouvelle génération de l’école française qui fait honneur à une partition ciselée, que défendent avec une précision gourmande Georges-Elie Octors et les pupitres de l’Ensemble Ictus. Marc Mauillon incarne l’autorité du Roi, la ferveur de Jacques Guérin et la raideur du gardien du beffroi. Enguerrand de Hys déploie la clarté de son lyrisme dans le rôle du Prince, avant d’apparaître en Werner, et, enfin, un des trois garçons du trio formé avec Maïlys de Villoutreys – également exquise Princesse, avant de revenir visiteuse et libraire dans le deuxième récit – et Melody Louledjan, qui butine d’un personnage à l’autre, entre l’imposture de l’autre Princesse et la servante chez Andersen, guide du musée et Marthe Dubois à l’ombre des reliques de Proust. Reine non dénuée d’apprêt, Camille Merckx s’acquitte de la fonction de secrétaire auprès de Guérin, avant de former avec Jean-Gabriel Saint Martin le couple de maîtres de maison chez Poe. Serviteur au début de la soirée, le baryton se distingue en Robert Proust, et prend aussi le vêtement du conservateur du musée. En somme, une création jubilatoire, emmenée par la mise en scène inventive de David Lescot, et qui sait offrir à chacun des solistes un moment de bravoure presque taillé sur mesure. Une authentique réussite que l’on pourra revoir, dans deux ans, à Rouen, Rennes et Nantes.

Gilles Charlassier

Trois contes, Pesson, mise en scène : David Lescot, Opéra de Lille, mars 2019
© Simon Gosselin

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Gilles Charlassier

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