Opéra

Coraline, opéra initiatique pour tous à Lille

Coraline, opéra initiatique pour tous à Lille

12 novembre 2018 | PAR Gilles Charlassier

20181105_coraline_0317

L’opéra pour jeune public n’a pas à rester un sous-produit de niche. L’Opéra de Lille le démontre brillamment avec la création française de Coraline de Mark-Anthony Turnage, donné en première mondiale à Covent Garden à Londres au printemps dernier. L’Orchestre de Picardie et un plateau de voix françaises défendent un spectacle rythmé et coloré mis en scène par Aletta Collins.

[rating=4]

C’est par un roman jeunesse de Neil Gaiman que commence l’histoire de Coraline, une fille d’une dizaine d’années qui vient d’emménager dans une nouvelle maison, avec des parents aimants mais terriblement occupés. Une petite porte verrouillée devant un mur va compenser son ennui un jour de pluie où elle ne peut sortir. Ce soupirail va se révéler une ouverture sur un Autre Monde, exacte réplique du réel, à un détail près : les personnages ont des boutons cousus à la place des yeux. Ce double attirant est sous la coupe de l’Autre Mère, dont la possessivité abusive emprisonne à jamais les enfants qu’elle a séduits dans son antre. De retour chez elle, ses parents ont disparu. Elle comprend alors qu’elle devra retourner dans cet univers parallèle pour les sauver. Riche en péripéties habiles à maintenir en éveil un public de tous âges, l’intrigue s’appuie sur le fantastique pour esquisser un parcours initiatique sans doute davantage mis en avant dans le livret de Rory Mullarkey que dans le film d’animation de Henry Selick.

Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si l’adaptation opératique de Mark-Anthony Turnage ne manque pas de faire songer à Stravinski et son Rake’s Progress, avec son allure de fable morale alerte. Relayée par la quinzaine de pupitres de l’Orchestre de Picardie, placés sous la direction attentive d’Arie van Beek, la partition cisèle une précision chambriste jubilatoire qui se nourrit d’un éclectisme assumé, le tout emmené par un rythme soutenu et une écriture qui ne refuse pas la séduction mélodique – même si la vitalité dramatique calibre sans doute les développements thématiques. Sans verser dans une facilité simplificatrice, la musique chatoie suffisamment pour retenir l’attention de toutes les oreilles, même les néophytes, dans une fluidité qui recouvre une redoutable exigence d’exécution, autant pour la fosse que pour le plateau.

Traversant régulièrement tout l’ambitus des tessitures, la facture vocale ne sacrifie pas pour autant à la difficulté technique les ressources expressives et narratives de la déclamation chantée qui s’adapte, dans la traduction de Mathilde Tamae-Bouhon, aux inflexions de la langue de Molière. Omniprésente dans le rôle-titre, Florie Valiquette donne une évidente épaisseur à son caractère, dont elle fait vivre les doutes et les ruses avec la sincérité communicative de son babil clair et consistant à la fois. Marie Lenormand imprime l’autorité des couleurs mates de son mezzo à la Mère et l’Autre Mère. Philippe-Nicolas Martin contraste par la fantaisie du Père, et de son double, l’Autre Père, avec une émission concentrée sur l’intelligibilité de la parole plus que sur les camaïeux du timbre. Cécile Galois et Sophie Marin-Degor forment une savoureuse paire de divas décaties, mesdemoiselles Forcible et Spink, et leur avatar dans l’Autre Monde. La seconde compose, avec Victor Sicard et Carl Ghazarossian (également Monsieur Bobo) le trio d’enfants fantômes qui souffle depuis les coulisses à l’oreille de Coraline.

Réglé par Aletta Collins pour Covent Garden au printemps dernier, et repris à Lille par Deborah Cohen, le spectacle tire parti des exigences du théâtre et se montre au diapason de la dimension initiatique de l’opéra. Plutôt que verser dans les effets fantastiques, la scénographie de Giles Cadle s’articule autour de la rotation du plateau pour la bascule d’un monde à l’autre. L’humour ne manque pas, à l’exemple de la veuve main errante de l’Autre Mère narguant Coraline le long du rail de la tournette, avant que celle-ci ne la jette dans le composteur de son père, pour la première fois en état de fonctionnement. Tout cet univers coloré, habillé par les costumes de Gabrielle Dalton et les lumières de Matt Haskins (reprises ici par Peter Harrison) sert admirablement un objet lyrique ingénieux et inspiré que l’on inscrirait volontiers dans la filiation de Bettelheim et sa Psychanalyse des contes de fées : assurément un opéra pour tous.

Coraline, Turnage, Opéra de Lille, jusqu’au 11 novembre 2018

©Frédéric Iovino

« La vie devant soi », comme un hymne à l’amour
Fairouz et Oum Kalthoum : renaissance des divas arabes
Gilles Charlassier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *