Opéra
Rocio Perez, irradiante Gilda

Rocio Perez, irradiante Gilda

26 juin 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Lorraine referme sa saison avec une nouvelle production de Rigoletto réglée par Richard Brunel, dirigée par Alexander Joël, et un plateau où se distingue la Gilda chatoyante de Rocio Perez.

[rating=4]

Premier volet de ce qu’on appelle usuellement la « trilogie populaire » de Verdi, Rigoletto est une adaptation de la pièce de Hugo Le roi s’amuse, avec un livret de Piave, et décrit le fatal destin d’un bouffon, renversant l’identité comique du personnage en figure tragique. Plutôt que rester au niveau de ces archétypes universels, Richard Brunel, à qui l’Opéra national de Lorraine a confié une nouvelle production refermant une saison fortement bousculée par la crise sanitaire, a choisi de transposer l’histoire au sein d’une compagnie de ballet, pour fouiller les ressorts psychologiques et sociaux de l’argument, tout en jouant d’une certaine mise en abyme théâtrale, avec sa cohorte d’intrigues et d’effets de coulisses.

Constitué d’éléments mobiles, le décor dessiné par Etienne Pluss se révèle assez foisonnant, en particulier la demeure de Rigoletto aux allures de loge, qui pourra aussi faire office de repaire de Sparafucile, et dont la translation laissera la place à une salle de barre et de répétitions. Les lumières réglées par Laurent Castaingt modulent des atmosphères tamisées, au gré des péripéties, et les costumes conçus par Thibault Vancraenenbroeck se soustraient en partie à la question de l’époque en suivant l’ambivalence du théâtre. Mais l’essentiel ajout dramaturgique de cette lecture tient en l’apparition, sous forme de phantasme et explicitant un fil rouge mémoriel et affectif sous-jacent dans le texte, de la mère de Gilda, et épouse défunte de Rigoletto, sous les traits d’Agnès Letestu, ancienne étoile du Ballet de l’Opéra national de Paris. Elle est évidemment imaginée comme une danseuse, redoublant ainsi la mise en abyme du dispositif général, et offre à Maxime Thomas une opportunité pour compléter la direction d’acteurs par des mouvements chorégraphiques. Si l’économie de l’ensemble ne manque pas d’intérêt pour donner à Rigoletto et aux personnages qui l’entourent une chair plus proche de la prose sociologique et contemporaine, le résultat n’évite pas certaines trivialités, à l’exemple de la victime, Gilda, jetée par l’homme de main dans le sac d’un chariot de technicien de surface, et surtout, manque sans doute le véritable nœud dramatique et moral de l’oeuvre, à savoir l’injustice du Destin qui acquitte les puissants mais condamne celui qui les imite – n’oublions pas que Verdi pensait intituler son ouvrage Malédiction, en écho aux cris de désespoir du héros qui ponctue le premier et le troisième acte : marquer l’entracte seulement après le deuxième acte permet aussi de diluer ce parallèle trop évident.

Dans le rôle-titre, Juan Jesus Rodriguez fait affleurer les fêlures de l’amuseur sous une carrure solide, et une émission parfois un peu monochrome, voire frustre ça et là. On saluera une incarnation qui fait droit autant à la vérité théâtrale qu’à celle de la voix. En Duc de Mantoue, Alexey Tatarintsev impose l’insolence attendue dans le personnage, avec une indéniable vigueur. Mais c’est assurément la Gilda de Rocio Perez que l’on retiendra. Avec sa ligne souple et lumineuse, conjuguant légèreté diaphane et couleurs chatoyantes du timbre, dans un bel canto d’une belle pureté, la soprano espagnole magnifie la fragilité de la jeune héroïne, jusque dans des modulations distillées avec un remarquable instinct musical et expressif. Contrastant par son contralto homogène et charnu avec l’une des plus belles Gilda de ces dernières années, Francesca Ascioti affirme une Maddalena en synchronie avec l’image léguée par la tradition de la sœur du bandit Sparafucile, confié ici à un Onay Köse assez rustaud, assumant également l’intervention d’un huissier. Le reste des comprimarii ne démérite aucunement. Le Marullo de Francesco Salvadori et le Borsa de Bo Zhao se glissent dans la morgue narquois de la cour du Duc, face à laquelle le Monterone aux accents un peu émérites dévoile son orgueil paternel blessé. Les répliques du couple Ceprano sont dévolues à Samuel Namotte et Jue Zhang, tandis que celles de la fidèle Giovanna et du page reviennent, respectivement, à Aline Martin et Inna Jeskova. Préparés par Guillaume Fauchère, les choeurs participent efficacement au resserrement dramatique autour de Rigoletto. A la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, Alexander Joël privilégie une lecture qui met en valeur les racines belcantistes de l’écriture verdienne, quitte à adoucir les arêtes tragiques de la partition, que certaines habitudes tendent à appuyer. Un Rigoletto qui ne cède pas à la force primaire.

Gilles Charlassier

Rigoletto, Giuseppe Verdi, mise en scène : Richard Brunel, Opéra national de Lorraine, Nancy, du 22 juin au 1er juillet 2021.

©Jean-Louis Fernandez

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