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Trouvère dystopique à Rouen

Trouvère dystopique à Rouen

30 septembre 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra de Rouen ouvre sa saison avec une nouvelle production du Trouvèreconfiée au duo Clarac-Deloeuil Le Lab, qui transpose l’opéra de Verdi dans une dystopie aux accents futuristes assumés.

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Il est de bon ton de moquer l’allure abracadabrantesque de l’intrigue du Trouvère de Verdi, et les péripéties du livret inspiré par le drame de Gutiérrez, avec ses rivalités amoureuses sur fonds de sorts et monde gitan. Le duo Le lab, formé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, a choisi d’articuler sa relecture autour de la figure de la femme, et plus précisément de la sorcière : le personnage d’Azucena est si cardinal dans l’oeuvre que Verdi avait d’abord songé à l’intituler du nom de la mère de Manrico. La proposition dramaturgique des deux metteurs en scène prend l’allure d’une dystopie, à Rouen, en 2070. Le comte de Luna, à la tête d’une firme contrôlant la mémoire des femmes, est sur son lit de mort, à l’heure du bilan et des souvenirs. La vengeance d’Azucena est resituée dans une traversée de la chasse aux sorcières, depuis la Renaissance jusqu’à ce futur de data center qui prolonge notre époque d’économie des données personnelles. Le récit amplifie les flash-back de la trame originelle et navigue au gré des temporalités au fil des scènes, d’abord dans une relative lisibilité entre la destinée et la généalogie des personnages et celle de l’Histoire, avant de finir par brouiller toute linéarité narrative. Si le procédé est assumé par les metteurs en scène, il tend rapidement à lasser, sans autre véritable vertu qu’une virtuosité visuelle futuriste qu’apprécieront les amateurs de science-fiction, et la scène finale au pied du lit d’hôpital manque le spectaculaire façon western que la dramaturgie musicale exige.

Dans ce spectacle ployant sous les intentions, le plateau privilégie des voix amples, qui ne cherchent pas à souligner les origines belcantiste de l’écriture verdienne, mais plutôt son autonomisation par rapport à cette tradition. Lionel Lhote impose une présence non dénuée de rugosité en comte de Luna, avec un indéniable vérité théâtrale. L’Azucena de Sylvie Brunet-Grupposo est l’autre figure majeure de la soirée, avec un médium nourri qui n’oublie pas les raucités de la revanche. Jennifer Rowley fait palpiter la vulnérabilité d’une Leonora au timbre consistant. Ivan Gyngazov appartient à ces Manrico qui préfèrent un héroïsme primaire et trapu à la ligne de chant, au point de sacrifier même l’éclat du lyrisme. Les interventions de Grigory Shkarupa relèvent de cette même esthétique que l’on qualifierait aisément de slave, mais conviennent mieux à la rudesse d’un Ferrando davantage mis en valeur que de coutume. Aliénor Feix ne démérite pas en Inès. L’apparition de Ruiz revient à Lancelot Lamotte, quand celles du vieux gitan et du message sont dévolues respectivement à Vincent Eveno et Sébastien d’Oriano. Préparé par Attilio Tomasello, le Choeur accentus ne néglige pas la précision. Sous la houlette de Pierre Bleuse, l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie se montre efficace, à défaut de manifester une véritable italianità. Un Trouvère en marge de toute littéralité.

Gilles Charlassier

Le trouvère, Verdi, mise en scène : Clarac-Deloeuil Le Lab, Opéra de Rouen, du 24 septembre au 2 octobre 2021

©Marion Kerno

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Gilles Charlassier

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