Opéra

« Poil de carotte », à l’Opéra National de Montpellier : Une création pour tous

« Poil de carotte », à l’Opéra National de Montpellier : Une création pour tous

04 janvier 2020 | PAR Gilles Charlassier

A l’heure des fêtes de fin d’année et des vacances scolaires, l’Opéra national de Montpellier présente Poil de carotte, une création aussi accessible que bien conçue de Reinhardt Wagner mis en scène par Zabou Breitman, avec la participation du Choeur Opéra Junior.

[rating=4]

Programme à la fois artistique et pédagogique unique en France, sinon au-delà, Opéra Junior propose, depuis désormais trente ans, à des enfants et adolescents une immersion active dans le monde de l’opéra, en les faisant participer à des productions de l’Opéra national de Montpellier – en plus des activités et des ateliers d’initiation à la pratique lyrique, dans toute sa diversité. Cette conception très interactive de la culture ne pouvait trouver meilleur terrain que la création commandée par Valérie Chevalier, la directrice de l’institution occitane, à Reinhardt Wagner de Poil de carotte, conte musical adaptant le récit homonyme de Jules Renard. Si les spectacles « pour les familles » sont la règle pour les fêtes de fin d’année, Montpellier ne se contente pas de les faire venir en salle : la jeunesse investit également le plateau.

Cette histoire de maltraitance peut évidemment parler à une heure où la parole sur le harcèlement s’affranchit des tabous qui la taisait. Mais le compositeur, comme la metteuse en scène Zabou Breitman, se gardent bien d’enclaver délibérément dans quelque transposition actuelle l’économie narrative du texte littéraire que les dialogues conservent intacts, pour mieux laisser l’imagination nourrir les interrogations des grands et des petits, sans avoir besoin d’appuyer inutilement le pathos. La scénographie épurée de Dick Bird, ordonnée autour d’un plancher et d’un dispositif ondulant de bois clair, meublé d’à peine quelque accessoires au gré des situations, à l’exemple d’un lit d’enfant ou d’un foyer de cheminée, navigue dans un réalisme onirique. Habillée par la poésie des éclairages de Stéphanie Daniel, sensible aux atmosphères successives de vignettes apparemment hétérogènes, reliées par une évidente continuité dramatique, cette décantation réussit une traduction théâtrale de la veine quasi cinématographique d’une œuvre qui se déclare dans la lignée de Kurt Weill.

Il y a d’ailleurs dans la facture des parties chantées une fraîcheur mélancolique et lancinante qui rappelle par exemple Les choristes de Christophe Barratier, réalisateur avec lequel a travaillé Frank Thomas, l’auteur des paroles des chansons. Assumant une fluidité mélodique accessible, la partition fonctionne comme une focale à travers laquelle nous nous représentons généralement aujourd’hui une certaine vie quotidienne sous la Troisième République, laissant flotter le discret fumet d’une époque révolue, pour mieux laisser transparaître la singularité universelle de l’histoire. Sous la houlette attentive de Victor Jacob, les musiciens de l’Orchestre national de Montpellier font respirer la simplicité habile d’une écriture au service de l’expression et de la narration, ainsi que des incarnations des personnages, qui sollicitent autant, sinon davantage, la justesse de la déclamation.

Dans le rôle-titre, Amélie Tatti résume une touchante candeur blessée, portée par la clarté presque diaphane d’un timbre idéalement coloré aux confins de l’enfance. Charlotte Bonnet et Yoann Le Lan affirment, avec parfois une nasalité presque disgracieuse, l’hostilité de la fratrie, Ernestine et Félix. Sociétaire de la Comédie Française, Sylvia Bergé condense, avec un naturel bien calculé, les raffinements infinis de la cruauté manipulatrice de Madame Lepic, face auxquels l’époux, campé par Bernard Alane, qui apparaît également en Parrain, semble impuissant. La bienveillance benoîte de Honorine revient à une Chantal Neuwirth d’une authentique vérité, quand Dorine Cochenet passe de la figuration de l’aveugle mendiant à la servante Agathe. Quant à Cécile Madelin, elle restitue la sincérité de l’enfant pauvre qu’est Mathilde. Coiffés de la même brosse rousse que Poil de Carotte, les choeurs d’Opéra Junior, préparés par Vincent Recolin, se font l’écho des tourments du héros. Une création sous le signe du partage, qui donne à un archétype de la littérature une vie musicale au-delà des clivages.

Poil de Carotte, Reinhardt Wagner, Opéra national de Montpellier, Opéra Comédie, du 20 décembre 2019 au 4 janvier 2020

photo : ©Marc Ginot

Julie Fuchs : « Je commence à digérer cette année qui a été très dense, et enfin à tous points de vue je suis stable. Je repars pour un tour ! »
« Swing Time », le roman de Zadie Smith en poche
Gilles Charlassier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *