Opéra

Philippe Quesne à l’opéra de Berlin : spleen et zombie

Philippe Quesne à l’opéra de Berlin : spleen et zombie

17 octobre 2018 | PAR Nicolas Chaplain

Philippe Quesne fait ses débuts de metteur en scène d’opéra à la Staatsoper de Berlin avec USHER, un spectacle dense et psycho construit à partir des fragments de Claude Debussy d’après la nouvelle d’Edgar Alan Poe : La Chute de la maison Usher. Nourri de littérature fantastique et policière, de films d’horreur américains, Quesne aménage une ambiance étrange et angoissante, dessine des images intenses et livre une mise en scène fiévreuse.

Des postes de télévision dispersés sur le plateau diffusent des vidéos de chemins perdus dans les bois la nuit. C’est vraisemblablement la route qu’empruntera l’ami anonyme pour atteindre la maison de Roderick Usher qui, malade, le presse de venir le voir. Plus tard, ces mêmes écrans passeront les vidéos d’une maison brinquebalante, d’une cave délabrée, d’une bâtisse en feu, des pompiers impuissants et enfin de l’eau boueuse et funeste de l’étang dans lequel s’engloutit le domaine. Des piles de livres, des cassettes vidéo, des cartons, une machine à fumée, une table de travail sur tréteaux, un instrument de musique (un vieux piano) et une bouteille de whisky rappellent l’univers de La démangeaison des ailes, pièce fondatrice de Philippe Quesne.

La nouvelle de Poe, horrible et angoissante, raconte l’agonie de Roderick et avec lui la déliquescence d’une famille ancestrale. L’intrigue se noue autour de cette maison isolée et désolée, huis clos dans lequel vivent Roderick et sa sœur jumelle qui entretiennent une relation particulière, incestueuse.  Les murs hauts et les longues fenêtres, les rideaux tirés de la salle de répétition dans laquelle se joue USHER accroissent le sentiment d’enfermement. Madeline souffre de maux étranges, meurt (apparemment) puis est enterrée (vivante) dans la crypte avant de réapparaitre pâle somnambule, en nuisette satinée blanche, les mains et le cou ensanglantés.

L’irrépressible tristesse contenue dans le livret, les fantômes et autres êtres de malheur, les sentiments de paranoïa et de culpabilité semblent inspirer Philippe Quesne qui se livre au jeu des codes et des poses du cinéma d’épouvante. Ainsi, les ombres des chanteurs sont projetées sur le mur collé au grand escalier. Une main à la Nosferatu se dessine sur la porte. Des coups de tonnerre explosent. Des éclairs luisent au travers des troncs dépéris et glacés qui obstruent les fenêtres. Le metteur en scène signe également la scénographie et les lumières et s’inspire explicitement des photographies de Gregory Crewdson dont le travail repose sur la mise en scène d’éléments insolites ou surréels dans un univers quotidien. Ainsi l’escalier et le salon de cette maison Usher semblent puisés dans la photographie Brief Encounters. De même, l’image sublime de Lady Madeline seule sur le canapé gris dans la pénombre glaçante rappelle Winter (Bed of Roses) du photographe américain.

Un ensemble de musiciens dirigé par Marit Strindlunt joue sur scène la musique sublime et mystérieuse, envoutante et terrifiante de Debussy à partir de laquelle la compositrice belge Annelies Van Parys a travaillé et écrit des ajouts convaincants, des plages sonores de sifflements, de frottements, de cuivres sombres qui s’intègrent naturellement, voluptueusement à la musique de Debussy.  Peu démonstratifs, les jeunes et talentueux chanteurs-acteurs se glissent avec naturel dans leurs personnages, obéissant à ce qui caractérise la finesse, la légèreté, le flottement chez Philippe Quesne. Le teint diaphane de Ruth Rosenfeld sied à Madeline, fragile, hallucinée et déchirante. Dominic Kraemer est le médecin sinistre et manipulateur, inquiétant sans être caricatural. David Ostrek incarne avec vérité l’agitation nerveuse de Roderick, son attrait du gouffre, son hypocondrie. Grand et fin, il porte une perruque de longs cheveux raides et bruns, un jeans et un T-shirt noir sur lequel on distingue deux loups. Ainsi vêtu, il est le frère jumeau de Gaëtan Vourc’h et des hébétés chevelus rocker de La Mélancolie des dragons. La stupeur, enfin, se lit dans les yeux de Martin Gerke, touchant dans le rôle de l’ami. Parler ou bien se taire, demande-t-il car USHER est aussi une parabole politique contemporaine dans laquelle on voit bien que l’art et la peur sont des instruments de manipulation des masses. « Liberté, rébellion » crie-t-il avant de s’enfuir.

Photo : Martin Argyroglo

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Nicolas Chaplain

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