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« La marcheuse », bouleversant roman de Samar Yazbek

« La marcheuse », bouleversant roman de Samar Yazbek

17 octobre 2018 | PAR Jérôme Avenas

Sélectionné pour le prix Femina 2018, dans la catégorie des romans étrangers, « La marcheuse » de la journaliste et écrivaine Samar Yazbek est incontournable. Ce très beau roman, la destinée d’une adolescente dans l’enfer de la guerre civile en Syrie, nous bouleverse et nous interpelle à plus d’un titre.

[rating=5]

Il faudrait lire La marcheuse comme tous les autres livres, tous les livres qui sont passés entre nos mains depuis le lancement de la rentrée littéraire, les brillants, les décevants, d’égal à égal. Mais c’est impossible. L’écrivaine et journaliste syrienne Samar Yazbek est en exil depuis 2011. Opposante au régime de Bashar Al-Assad, elle écrit contre, elle écrit malgré tout, elle écrit comme marche sa narratrice : parce qu’elle n’a pas le choix. La marcheuse fait partie de ces livres à part qui annulent les grilles de lecture ordinaires. Il impressionne dès les première pages : écriture nette, droite, effet amplifié par une adresse directe au lecteur. Si Samar Yazbek raconte son pays en guerre civile, La marcheuse n’est pas un « document » mais bel et bien un roman. La jeune Rima ne peut s’empêcher de marcher. Combien même elle commanderait à ses jambes de s’arrêter, son cerveau lui ordonne de continuer. Au début du « maudit été » 2013, Rima est blessée dans une attaque. Le livre va déplier lentement le parcours de la jeune fille jusqu’au cœur de l’enfer de la Ghouta, zone assiégée où la jeune fille est prise au piège. Mais au plus profond de l’horreur, il y a encore les histoires et le dessin et Rima raconte, inlassablement.
La marcheuse bouleverse. Il a été écrit par une femme qui (re)vient d’un pays déchiré et qui livre, deux ans après Les portes du néant (Stock, 2016) un récit à la fois terrible et lumineux. Terrible parce qu’il évoque l’un des drames du monde contemporain et que pour le raconter, Samar Yazbek devient la voix des femmes, des enfants, des hommes, martyrs de son pays. Terrible parce qu’elle-même a éprouvé la guerre au cours de ses retours clandestins en Syrie. Lumineux parce que la grâce, insondable faveur, talent mystérieux touche de nombreuses pages du livre.
« Je n’ai jamais touché un poisson de ma vie, et j’ignore quelle sensation procurent ses écailles. En revanche je suis très familière des différentes espèces d’êtres marins, comme les cachalots ou autres sirènes. Je les connais soit pour avoir lu des romans dont ils sont les héros ou héroïnes, soit pour avoir consulté des ouvrages scientifiques qui décrivent leur anatomie en détail. » Rima dessine et raconte pour sauver ce qui peut l’être encore, pour donner aux enfants auprès d’elle la sensation d’avoir connu autre chose qu’un quotidien de terreur. Le travail, finalement, de Samar Yazbek consiste à nous donner une image, sous forme de mots, d’une réalité que nous ne pouvons « toucher ». Elle rejoint ici la préoccupation de son personnage et lorsqu’on connaît le parcours de la journaliste et écrivaine, on ne peut qu’écouter et s’incliner avec respect.

Samar Yazbek, La marcheuse, Éditions Stock, août 2018, 304 pages, 20,99€

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