Opéra
Nicole Car et Étienne Dupuis – Interview (deuxième partie) : « Avec notre fils, nous sommes très famille et nous n’aimons pas être séparés »

Nicole Car et Étienne Dupuis – Interview (deuxième partie) : « Avec notre fils, nous sommes très famille et nous n’aimons pas être séparés »

27 janvier 2021 | PAR Paul Fourier

Cet entretien a été réalisé le 21 décembre 2020 dans l’appartement parisien du couple de chanteurs lyriques. Une de ces discussions à bâtons rompus que l’on ne souhaite pas voir se finir et qui débouche sur un très (long) moment passé autour d’un bon thé. Un entretien complice où l’humour et le ping-pong verbal entre les deux artistes nous entraînent parfois, vers des belles digressions. Une interview délicieuse comme un beau cadeau de Noël que nous avons fait le choix de scinder en deux parties (pour lire la première partie, c’est ici).
Dans cette deuxième partie, Nicole et Étienne abordent notamment les (hypothétiques) projets, leur vie de parents artistes, la réouverture des théâtres…

Nicole, un rôle emblématique pour vous ?…

Nicole : Tatiana, c’est sûr ! J’ai fait mes débuts, ici à Paris, avec ce rôle, et puis, également, à Londres, à Munich, à Berlin, à Vienne, à Sydney… Et Étienne et moi, nous nous sommes rencontrés sur Onéguine ! Il y a également Mimi et plus généralement tous les rôles lyriques. Ces rôles ont compté pour moi pour entrer dans de grandes maisons d’opéra.

 » Eugène Onéguine, ce n’est pas juste un opéra, c’est une pièce de théâtre ! « 

Tatiana est un rôle très ambigu et très intéressant. Je vous y ai vue à Vienne dans cette mise en scène que j’adore…

Nicole : Moi aussi ! Dmitri Tcherniakov est vraiment un génie !

C’est un rôle très différent de Mimi ou de Violetta qui sont des personnages plus faciles à suivre. Tatiana, il faut arriver à la suivre mentalement. Dans l’air de la lettre, particulièrement beau dans la mise en scène de Tcherniakov, nous sommes dans la tête de Tatiana, dans son esprit !

Nicole : C’est un personnage qui nous donne beaucoup, à nous interprètes comme au public. Avec Tatiana, tu apprécies tout ce qu’elle est en même temps que le public et c’est vraiment intéressant. Ainsi, à chaque fois que je chante Tatiana, dans des mises en scène différentes, je découvre toujours de nouvelles facettes de ce qu’elle est, de ce qu’elle vit. Je continue à apprendre des choses sur elle.

On peut vraiment interpréter Tatiana de différentes façons. Par exemple, où en est-elle au dernier acte ?

Nicole : Exactement ! J’ai fait des productions où elle est encore totalement « en amour » pour Onéguine, d’autres où elle n’est plus du tout intéressée par lui et vraiment en amour avec Gremin. Il est vraiment possible de faire des choix et c’est très intéressant pour une pièce de théâtre. Onéguine, c’est ça ! Ce n’est pas juste un opéra, c’est une pièce de théâtre !

Étienne : C’est le rôle qui sort le plus facilement de toi. Que tu ressens, que tu exprimes le plus facilement.

Nicole : Je ne sais pas pourquoi ; j’ai des racines croates, et la langue russe colle parfaitement à ma voix. Pourtant, la première fois, ce n’était pas facile, mais maintenant, tu peux me le demander et je chante Tatiana tout de suite.
Pour Vienne, c’était un remplacement. La demande m’est parvenue le mercredi matin ; je suis arrivée le mercredi soir et j’ai commencé à chanter le jeudi matin ! Et le vendredi matin, c’était la générale….et je n’avais pas chanté depuis sept mois !

Étienne : Il faut rappeler aussi qu’après ta grossesse, ton premier rôle a été Tatiana. C’était la très belle mise en scène de Willy Decker, ici à Paris. Tu l’interprétais tellement bien ! Nicole a fait les quatre dernières, et au fur et à mesure, elle rajoutait elle approfondissait le rôle.

Nicole : Pour Étienne, le rôle emblématique, c’est vraiment Posa dans Don Carlo ! C’est vraiment écrit pour lui ! Globalement, je trouve bien que les maisons d’opéra nous offrent des rôles qui correspondent à ce que nous sommes.

Étienne : Oui, on peut parler des rôles que l’on s’est vraiment fait offrir dans notre vie. Et aussi de ceux que l’on se fait offrir, aujourd’hui par exemple. Ainsi, je n’avais pratiquement jamais eu d’offre pour du Mozart. Et actuellement, on m’offre des Comtes et des Comtes (des Noces de Figaro). Ma voix ayant mûri, je pensais qu’on allait plutôt me demander des Posa, des Germont (de La Traviata).
Il y a des maisons qui m’offrent ces rôles, mais pour d’autres, c’est vraiment le Comte ou Marcelo (de La Bohème).
Pour Nicole, c’est pareil, la voix a changé, a mûri. On sent perçoit vraiment le soprano plus grave. Pour autant, aujourd’hui, ce qui lui est proposé au contraire, c’est Mimi ou la Comtesse.

Nicole : Je ne serai pas une Comtesse traditionnelle. S’ils veulent un « Dove sono » très très pianissimo, ce n’est pas ma voix ! Ce n’est pas une question de technique, ce n’est tout simplement, pas ma voix.

 » Je n’arrive pas à me couler dans le béton « 

Étienne, Posa, c’est vraiment un rôle formidable, mais également très ambigu.

Nicole : Étienne peut être très changeant à ce propos. Il y a des soirs où il est plus proche de Philippe, des soirs plus proche de Carlo.

Étienne : Je n’arrive pas à me couler dans le béton. On peut avoir des petites prises de bec avec des metteurs en scène parce que l’on ne voit pas le personnage comme ça. Parfois je dis : « Regarde, je vais faire ce que tu me demandes et on va voir comment ça évolue ». Puis cela devient une espèce d’entre-deux : un peu la volonté du metteur en scène et un peu la mienne. Puis, ensuite, sur scène, il y a le côté « live » et les choses évoluent encore. Et l’on prend des décisions sur le moment… qui sont encore ailleurs. On doit se donner cette liberté-là. Si je m’obstine à faire quelque chose qui ne fonctionne pas, je ne rends service ni à l’œuvre, ni à moi, ni aux spectateurs.

Cela peut dépendre aussi de l’humeur du jour du protagoniste ?

Étienne : Autant de la nôtre que de celle de nos collègues !

Nicole : Oui, il y a des jours où il arrive de mauvaise humeur (rires).

Vous avez beaucoup chanté ensemble ?

Nicole : Nous avons eu une année formidable. Nous avons notamment fait nos débuts au MET ensemble avec La Bohème dans l’incroyable mise en scène de Zeffirelli.

Étienne : Ce n’était pas elle qui devait interpréter Mimi, mais la chanteuse initialement pressentie a annulé sa participation.

Nicole : Puis on a fait Don Giovanni et Don Carlo ensemble ici, à Paris. Nous avons également chanté Onéguine à Montréal, à Berlin, La Traviata et Faust à Marseille et Faust à Berlin aussi. Il y a eu 18 mois pendant lesquels nous avons chanté pratiquement tout le temps ensemble. Ce qui sera moins le cas dans les années qui viennent.

Étienne : Mais ce n’est pas grave…

Vous devez chanter au Metropolitan Opera tous les deux.

Étienne : Il y avait déjà pas mal de représentations prévues cette année au Met. Nicole devait faire Carmen et La Bohème avec moi et ensuite je devais être dans Dead Man Walking.

Nicole : Croisons les doigts. La saison prochaine, je dois chanter Liu. Et toi Oreste (dans Iphigénie en Tauride). Nous espérons qu’ils vont bien rouvrir en septembre.

C’est terrible ce qui se passe à Londres et à New York.

Étienne : En plus, à New York, ils ne payent pas. Rien ! À Londres, au-moins, il est donné aux artistes un pourcentage sur le contrat signé.

Nicole : En Australie, rien non plus !

Étienne : C’est le cas des maisons qui fonctionnent à la donation. En Europe, les gouvernements peuvent décider de continuer à payer une certaine quantité d’employés, pas seulement nous les chanteurs, mais tout « le village » qui existe à l’intérieur même d’un théâtre.
Et, il est possible de faire des spectacles même avec un public réduit, en faisant travailler beaucoup de personnes qui reçoivent un salaire. Avec le système américain de donateurs et qui repose principalement sur les recettes de billetterie, tu ne peux pas faire une demi-salle, pas même deux tiers de salle ! Il faut une salle pleine sinon la perte d’argent est trop importante. Je crois que, pour ne pas avoir de déficit, ils doivent vendre, en moyenne dans l’année, entre 85% et 90% des sièges. C’est un système très précaire.

Dans l’état dans lequel se trouve l’économie, il n’est pas sûr que les entreprises puissent remettre de l’argent dans les caisses du MET.

Étienne : L’absurdité, c’est que la plus grande maison des États-Unis est celle qui court le plus grand risque. À moins qu’ils parviennent à changer leur modèle et le réforment complètement. Ce sont les plus grandes vedettes, les plus grands musiciens, et tout cela demande énormément d’argent. Les coûts les plus importants partent dans la conception des décors, dans leur entreposage. Le côté grandiose du MET a un coût énorme. Ils ne peuvent pas faire de « petites versions », et ce, parce que c’est le MET. Sur la saison dernière, ils avaient déjà commencé par annuler des nouvelles productions pour faire des reprises. Parce que les décors existaient déjà !

Puisque vous êtes un couple d’artistes, comment vous organisez-vous avec votre fils quand vous voyagez pour des représentations ?

Nicole : Il vient avec nous. Toujours ! En fait, en septembre, il vient juste de commencer l’école.

Étienne : La Covid est arrivée alors qu’il avait trois ans. Jusque-là, il n’avait pas à aller à l’école.

Nicole : L’an prochain, nous devons partir pour New York durant deux mois et demi. Nous en avons déjà discuté avec l’école et il nous a été indiqué qu’il pourra avoir des activités et rester en contact avec ses amis. Puis, quand il reviendra, fin décembre, il pourra, alors, retourner à l’école. De plus, nous aurons mes parents (actuellement en Australie) avec nous. Ce sera clairement plus difficile après la maternelle.

Étienne : Il faut dire que nous avons toujours été « collés » tous les trois ensemble depuis qu’il est né.

Nicole : Honnêtement, je suis une maman très proche de mon fils. Et j’ai déjà peur…
J’ai un contrat à Vienne au mois de mars et avril. Et là, je vais être sans Noah et Étienne pendant deux semaines…

Étienne : deux semaines…

Nicole : Le maximum de temps où je sois restée sans mon fils, c’est quatre jours ! Ça va être dur ! (rires)

Étienne : Moi aussi, j’imagine mal passer une semaine sans Nicole et Noah ! En fait, la durée n’a pas d’importance. Tu arrives à la moitié de ton absence et, tout d’un coup, ça devient dur ! Tu pars pour un mois et, au bout de deux semaines, (il mime des sanglots)… c’est la crise de la moitié de contrat ! (rires).

Nicole : D’ailleurs, nous avons dit à notre agence (nous avons la même) : « Nous sommes famille, notre carrière est très importante, mais le plus important, c’est d’être ensemble ». Donc, si des Maisons nous offrent des rôles ensemble – ou dans la même ville dans des opéras différents – même si nous ne sommes pas aussi excités que cela pour les faire, cela nous va mieux que d’être trop séparés.

Étienne : Nous avons aussi beaucoup d’aide. Mes parents ou les siens peuvent venir. Nous avons également engagé une nounou. C’est sympathique pour Noah de connaître autre chose que ses parents et ses grands-parents. Noah est, en fait, un petit garçon très sociable. Au moment de partir à l’école, il dit : « Je veux rester avec vous autres ! ».

Nicole : Et quand il arrive, il est tout excité par les jeux et ses copains (rires).

Étienne : Notre fils développe beaucoup ses relations sociales. Il a passé tout le mois de septembre à l’école pendant que j’étais à Munich. Quand je suis revenu en octobre, mon fils avait complètement changé, en mieux. Il venait vers moi, demandait à jouer avec moi. Et il me le demandait en français. Je lui parle français depuis qu’il est né, mais jusque-là lui, ne parlait pas français. Cela a encore renforcé notre lien. Et c’est vraiment l’effet d’avoir accès à d’autres personnes que seulement sa famille.

Venons-en à vos projets…

Étienne : Il n’y en a plus ! (rires)
Non, en fait, il n’est pas prévu que l’on chante dans l’immédiat. Pour Nicole, sa première représentation est prévue à Vienne en mars où elle interprètera Marguerite de Faust sous la direction de Bertrand de Billy. Ce « match » entre elle et Juan Diego (Florez) va être intéressant ! En ce qui me concerne, je reprends en mai à Paris avec La Dame de pique. Et nous devions aller au MET, mais tout est annulé.

Pour ce Faust, la mise en scène est de Frank Castorf en plus ! C’est lors de l’une de ses productions que j’ai eu droit à l’une des plus belles broncas que j’ai entendues à l’opéra ; c’était à Berlin pour La Force du destin !

Nicole : Faust, c’est un petit peu comme pour La Traviata. L’air des bijoux, ce n’est rien. On connait des Marguerite qui peuvent très bien chanter l’air des bijoux, mais le plus dur c’est ce qui suit, la scène dans l’église, le deuxième air quand il est maintenu, et le trio final !

Étienne : Pour la mise en scène de Castorf dans La Forza, nous sommes en contact avec une personne dans une agence de relation presse ; il était présent à cette représentation et il nous l’a racontée. Ce fut une vraie engueulade dans le public ! Les deux mecs qui étaient sur scène se sont interrompus, regardant la salle à se demander s’ils devaient continuer ou pas. Certains spectateurs hurlaient « Non, mais c’est quoi cette merde ! » Et d’autres leur répondaient « Mais laissez-les finir, vous jugerez à la fin ! Si vous avez envie de huer, huez à la fin. Vous manquez de respect de ce qui se passe sur scène !?» « Mais c’est eux qui manquent de respect envers nous. » Etc…
Il faut dire que La Force du destin est un opéra long. Je trouve la production de Paris particulièrement barbante. Donc, il faut faire quelque chose d’intelligent. Il faut notamment vraiment être conscient des moments drôles dans l’opéra et des moments sérieux. Les dialogues de Fra Melitone, par exemple, sont savoureux.

Les metteurs en scène ont parfois du mal à choisir. La force du destin est un cas un peu particulier chez Verdi. On passe de moments presque bouffes, ridicules, à des scènes extrêmement dramatiques.

Étienne : il y a cette scène avec les deux hommes à la guerre. L’un des deux découvre que celui à qui il vient de sauver la vie est l’homme qu’il veut tuer. « Sauvez-lui la vie que je puisse le tuer ! » C’est très lourd et il faut trouver là, le bon tem-po scénique !

 » Je souhaiterais interpréter Desdemona, Katia Kabanova, Rusalka… « 

Donc pour revenir aux projets, Nicole, prenons un rôle que vous allez interpréter ou que vous avez envie de faire…

Nicole : Je voudrais chanter Desdemona (dans Otello de Verdi). Il y a 2-3 ans, toutes les maisons d’opéra avaient décidé de monter Otello. Mais c’était un peu trop tôt pour moi. Désormais, je souhaiterais vraiment le faire. Les maisons d’opéra sont dans les castings pour les saisons 2023 – 2024 et 2024 – 2025 et je demande toujours « Est-ce que vous allez faire un Otello ? » En fait, le plus dur n’est pas de trouver une Desdemone, mais un Otello !

Étienne : C’est drôle, nous en avons discuté dernièrement avec quelques directeurs d’Opéra et leur première réaction a été : « Desdémone, c’est pour toi…mais oui ! » Puis, lorsqu’ils se sont mis à réfléchir, à se demander à qui ils pouvaient confier le rôle d’Otello, l’on s’aperçoit alors que ce n’est pas dans l’air du temps. Il y a des moments comme ça… Ainsi, Par exemple, je me fais offrir prochainement une Dame de pique à Paris. Je me retourne… et il y a des Dame de pique partout en ce moment !

Nicole : Il y a eu aussi une mode des Luisa Miller, alors que c’est opéra qui est rarement monté ; il y avait eu alors des Luisa Miller partout ! Et, il y a eu aussi des Thaïs

Étienne : Oui, c’était Domingo qui chantait !

Nicole : En effet, il arrive qu’il y ait une chanteuse ou un chanteur pour laquelle ou lequel les maisons d’opéra décident de le monter.

En ce qui concerne les rôles que je souhaiterais également interpréter, il y a aussi du Janacek, Katia Kabanova, et Rusalka m’intéressent beaucoup également. J’avais une Rusalka prévue pour l’année prochaine, mais finalement ce n’est pas possible. Merci Covid ! J’ai une affinité pour Onéguine et j’éprouve la même chose avec Rusalka et d’autres opéras russes ou tchèques.

Ce sont de beaux personnages. Concernant Rusalka, on peut prendre de manière très primaire cette ondine qui sort de l’eau ou l’aborder d’un côté beaucoup plus psychologique. C’est ce qu’a exploré Christoph Loy à Madrid et c’était très intéressant.

Nicole : avec Asmik (Grigorian). La mise en scène de Paris est magnifique également tellement magnifique ! C’était normalement prévu pour moi pour juin 2022. Mais les dates ont été changées pour janvier et février et je n’étais pas libre. La prochaine fois, j’espère…

Étienne : Ces personnages sont souvent beaucoup plus sombres. Le pathos russe…

Nicole : Mais je suis très heureuse dans ma vie (rires).

Étienne : Oui, mais cela correspond à ta couleur vocale ! Sa couleur de voix est assez sombre, ronde, chaude, mais sombre et, d’ailleurs, son travail à elle, est de ne pas assombrir ses voyelles, sinon cela devient trop sombre. Il faut que Nicole ait des voyelles claires pour qu’avec sa voix, cela devienne comme un clair-obscur.

Nicole : Enfin, il y a aussi les Verdi, Simon Boccanegra

Étienne : Ton Elisabetta (du Don Carlo de Verdi) était très belle.

Nicole : Ah, Don Carlo ! J’ai hâte de le re-chanter ! C’est normalement prévu en décembre, à Berlin. C’est là que j’ai vu Étienne pour la première fois dans Posa. La mise en scène est très belle. Et c’est en quatre actes en plus ! Ce n’est rien, car j’ai déjà chanté « le cinq acte » qui est vraiment difficile.

Aleksandra (Kurzak) m’avait dit la même chose. De plus, Elizabeth a son grand air à la fin.

Nicole : Ce n’est pas seulement le grand air, car, après, il y a le duo !

Étienne : Les chanteurs ont vraiment intérêt à être en forme, car sinon, on entend les notes qui commencent petit à petit à baisser (rires).

Lorsque des personnes sur des blogs commencent à faire des commentaires sur l’air d’Elizabeth ou la fin de l’opéra, on a envie de dire… Comme si c’était au disque, comme si les artistes avaient la possibilité de s’arrêter… Dans un cas pareil, il y a vraiment une question d’endurance.

Étienne : Nicole était malade lorsqu’elle a fait les quatre spectacles de Bastille. Notamment à la première. Elle a donc dû gérer son énergie. C’est sûr que quelqu’un a dû dire « on la sentait avec moins d’énergie ». Eh bien oui, c’est normal, c’est simplement humain ! Est-ce que tu peux dire que toi, au boulot, tu as toujours la même énergie ?

Nicole : Et, en plus de cela, la première fois que je l’ai chanté, et ce, du début à la fin, c’était pour ma première. J’étais dans la deuxième distribution et nous avons répété des scènes, mais nous n’avions jamais fait un enchaînement total en répétition.

Étienne : C’est un opéra trop long. Pour des opéras comme celui-ci, on ne peut pas faire, pour les deux cast, deux enchaînements en deux répétitions de trois heures.
Aleksandra n’a pas, non plus, pu enchaîner toutes ses répétitions. Elle était trop fatiguée. À un moment, elle n’en pouvait plus, elle a laissé chanter Nicole.

Nicole : Elle est très prévenante. Elle m’a laissé du temps sur scène pour m’habituer à la mise en scène, pour chanter avec les autres.

 » Ce n’est pas uniquement le public de Première qui compte, c’est le public de tous les soirs ! « 

Étienne : À ce sujet, surtout dans un cas comme celui-ci où les deux casts se succèdent sur scène, il faudrait vraiment que les maisons d’opéra, les directeurs de casting changent cette politique de répétition.
Parfois, pour les deux casts, c’est six spectacles pour l’un, six spectacles pour l’autre. Et on ne fait répéter que le premier cast ! On a vraiment envie de leur dire : « Vous vous tirez dans le pied là ! »
Ce n’est pas uniquement le public de Première qui compte, c’est le public de tous les soirs ! Certains chanteurs pensent aussi comme ça. Ils donnent tout le premier soir. Non ! Tout le monde est important et le public du mardi soir est aussi important que celui du samedi !

Et, à l’Opéra de Paris, le public de Première est le pire !

Étienne : C’est partout le cas ! À Paris, on a créé quelque chose de nouveau à savoir « L’avant-première ». Ce n’est plus la générale, c’est « l’avant-première » ! Mais ce n’est pas encore un spectacle, c’est encore une répétition !

Nicole : Avant l’avant-première de Don Giovanni, j’avais une angine et les services de l’Opéra ont fait une annonce. J’ai vraiment réagi : « Mais c’est encore une répétition ! Si j’ai besoin de marquer, j’ai besoin de marquer ! »
Donc, j’ai tout de même eu besoin de descendre le premier air d’une octave et, à ce moment, on a entendu des réactions dans le public. Et c’était une répétition !

C’est Gérard Mortier qui virait les personnes qui manifestaient pendant les Générales.

Mais oui ! Vous êtes des invités, vous êtes des chanceux d’être présents !

Nicole doit nous quitter pour aller chercher son fils à l’école (en vélo).

Merci beaucoup Nicole.

Alors Étienne, en ce qui vous concerne, quels sont les rôles que vous avez envie d’interpréter et ceux que vous allez faire ?

Étienne : Il y aura d’abord La Dame de pique à Paris ; c’est une prise de rôle. Puis le Don Carlos en français prévu normalement au MET à partir de janvier 2021 avec Yannick Nezet-Seguin à la direction.
Sinon, aujourd’hui, ce sont les grands Verdi qui m’intéressent. J’aime le drame et ce sont des personnages formidables. Nous devions faire un Simon Boccanegra en janvier ensemble au Deutsche Oper de Berlin. C’est d’ailleurs dans cette maison que j’ai commencé avec les grands Verdi, avec Germont, avec Posa et Renato même si j’étais trop jeune pour ce dernier.
Aujourd’hui je pourrais le refaire, je suis prêt, mais à l’époque ce n’était pas le cas. Il y aura aussi La Forza de destino bientôt.
Pour Boccanegra, au début, je n’étais pas enchanté par ce rôle. Puis, lorsque nous avons commencé à travailler les airs avec Nicole, j’ai réalisé que c’est très beau et que c’est un beau personnage. Le rôle rejoint le sentiment que j’ai eus pour Werther. À la fin du premier acte, pour le « Gardez vos serments, moi j’en mourrai Charlotte ! » Comme il y avait les micros, je pouvais me permettre des choses. Et je l’ai fait le plus doux possible. Pour Boccanegra, je voyais les moments où l’on pouvait, ainsi, aller très loin.

Y a-t-il aussi des rôles français ?

Étienne : il y a Athanaël dans Thaïs que j’ai déjà interprété une fois et que j’aimerais refaire. Et les Massenet en général. Par ailleurs, le Palazetto Bru Zane m’a aussi dévoilé des choses magnifiques. Par exemple, nous avons fait Passionnément d’André Messager. Je crois que, dans le français, ce qui m’intéresse le plus, c’est de découvrir des œuvres. La Reine de Chypre fut pour moi une belle découverte, même si je pense que je peux faire mieux que ce que j’ai fait à ce moment-là.
Dans cet opéra, il y a des scènes fantastiques, de vraies scènes de drame et aussi, des scènes de chœur formidables. Cela rendrait très bien sur scène. On peut dire la même chose des Pêcheurs de perles. La musique est sublime, même parfois supérieure à Carmen, mais c’est l’histoire qui est un peu idiote ! Les librettistes, eux-mêmes, l’ont reconnu ! Il en est de même pour Thaïs.

 » Force est de constater que l’audace n’est tout de même pas là ! « 

Espérons donc que les théâtres vont vite rouvrir…

Étienne : Je voudrais ajouter quelque chose que je constate dans la reprise de l’activité. Des maisons d’opéra annoncent, pour la plupart, des réouvertures avec les mêmes œuvres archi-connues et avec les mêmes stars.
Ne serait-ce pas, peut-être pas l’occasion de donner leur chance à d’autres artistes ? On nous dit : « Nous avons besoin de ré-attirer le public dans les théâtres ». Mais je pense que l’on n’a pas besoin de les attirer grâce à un chanteur star. Cela se fera par le simple fait que l’on est ouvert ! Les spectateurs ont hâte de revenir ! Et c’est un avis qui vaut pour les agents, pour les directeurs de casting. Je pense que ce n’est pas nécessairement la meilleure idée.
Nicole a chanté onze fois en 2020 dont sept avant le confinement, et seulement quatre représentations depuis le début de l’épidémie, dont trois à Vienne pour le remplacement dans Onéguine, auquel il faut ajouter ce que l’on a fait pour la radio à Munich.
Et Nicole fait partie des chanteuses connues, mais il y en a plein d’autres derrière, des Marina Rebeka, des Ailyn Perez, Anita Hartig, Maria Agresta… Quelques-unes réussissent à se faufiler, mais c’est relativement peu de choses ! Vraiment, je ne parle pas que pour Nicole, mais pour toutes ces chanteuses. Ce sont des vrais talents dramatiques, vocalement solides.
Et l’on n’est pas obligé de faire Tosca ou Aïda non plus ! En Angleterre, au lieu de redémarrer sur Tosca, pourquoi ne pas plutôt rouvrir avec un Britten ? Question de valoriser le répertoire anglais ? À Paris, pourquoi ne pas ouvrir avec un Massenet, un Gounod plus rare ? À Paris, certes, c’est le résultat d’une conjonction, mais on devait ouvrir avec La Traviata et Carmen ! Force est de constater que l’audace n’est tout de même pas là !

D’autant que le public qui retourne à l’opéra accepterait peut-être un nouveau titre, avec plus de bienveillance que d’habitude.

Étienne : Nous ratons des occasions en or ! Et cela me déçoit. Alors que nous pourrions peut-être profiter de ces circonstances exceptionnelles, pour faire un « reset » et proposer autre chose…

Étienne, nous arrivons au terme de ce long, riche et passionnant entretien…

Étienne : Comme vous le voyez, je peux parler pendant des heures. En fait, cela fait des mois que je ne parle pas d’opéra ! Alors, aujourd’hui, j’ai eu un plaisir fou à le faire !

Merci pour ce partage.

© Yan Bleney © Charles Duprat (Don Giovanni/ ONP 2019) © Bettina StöB (Eugene Onegin / Deutsche Oper 2015)

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