Opéra
Des atouts et des carences pour Don Carlos de Verdi au Metropolitan Opera de New York.

Des atouts et des carences pour Don Carlos de Verdi au Metropolitan Opera de New York.

06 mars 2022 | PAR Paul Fourier

La production bénéficie de quatre magnifiques solistes, mais est aussi handicapée par une direction sans relief et une mise en scène paresseuse.

Don Carlos est un opéra-fleuve de Verdi qui a connu de nombreux remaniements de la main même du compositeur. La version retenue en ce soir du 3 mars 2022 combine des éléments de la version originale en français de 1867, et d’autres ultérieurement ajoutés, figurant dans la version italienne dite « de Modène » de 1886. La durée de musique de cette « reconstitution » est supérieure à 3 h 30.

Une direction banale et une mise en scène engluée dans son décor

La nouvelle production présentée par le Metropolitan comme un évènement ne manque pas d’atouts. Mais avant de les lister, il s’impose d’en relever les handicaps.
Tout d’abord – et cela pose question dans le cas d’un chef-d’œuvre aussi abouti que Don Carlos -, l’on peine à appréhender une vision claire de la direction de Yannick Nezet-Seguin, par ailleurs directeur musical de l’institution. Sa direction manque singulièrement de puissance et le chef, qui dispose pourtant d’un des orchestres les plus aguerris au monde, ne parvient pas à faire rutiler l’extraordinaire tapis musical composé par Verdi.
Pour rencontrer une certaine forme de luxuriance propre à ce grand opéra, l’ensemble aurait gagné à une meilleure exposition des cordes dans un équilibre plus satisfaisant avec les cuivres et les percussions que le chef ne manque pas de faire sonner, probablement dans le but d’impressionner le public. En outre, le rythme adopté s’avère souvent lent, voire très lent… parfois même à la limite de l’ennui ; lorsque la musique s’accorde, de surcroît, à des interprètes pas totalement idoines, l’effet se révèle alors dévastateur. Ce sera le cas du monologue de Philippe II, puis de son affrontement avec le Grand Inquisiteur.

Avec le temps, le metteur en scène, David Mc Vicar, est devenu l’un des piliers du Metropolitan Opera. Il a élaboré ici de nombreuses productions, du Trovatore aux Trois Reines de Donizetti en passant par Norma.
Nous sommes au MET et l’institution est connue – notamment par les retransmissions au cinéma – pour une facilité à effectuer d’impressionnants changements de décor. Serait-ce donc par – probable – souci d’économies que l’on se trouve, cette fois, cantonné durant la totalité de la représentation, dans un décor unique, caractérisé par une tour massive et, disons-le, pas terriblement esthétique ? Certes, l’action n’est jamais spectaculaire dans Don Carlos, mais l’opéra est très long et exige, malgré tout, une différenciation des actes autrement mieux réalisée que par l’ajout de quelques morceaux de décors (dont l’inévitable gigantesque grille pour symboliser la prison).
De toute évidence, le MET n’a jamais été connu pour ses mises en scène décapantes… bien au contraire. Mais s’abriter derrière l’immanquable défilé de figurants, à peine pimenté par l’apparition d’un mystérieux personnage plus ou moins grimé en Joker, dans la scène de l’autodafé, ne suffit, évidemment pas, à traduire la puissance de cette scène. À ce moment où l’on souhaiterait être fasciné par un grand spectacle digne du lieu, l’on se retrouve à subir un sentiment d’ennui, fort regrettable.

Le seul réel motif de satisfaction venant de Mc Vicar sera finalement une direction d’acteurs d’autant plus pertinente qu’elle s’appuie sur une belle équipe.

Une distribution pleine de plaisirs… et de déconvenues

Don Carlos est un opéra qui requiert six solistes solides qui bénéficient tous de parties vocales importantes, solo et duos.

Le français à l’honneur :

Il faut l’avouer, rares sont les productions qui parviennent entièrement à respecter tous les défis de cette œuvre, tant le niveau d’exigence voulu par Verdi est élevé. Ce niveau d’excellence est, de surcroît, aggravé par la prononciation nécessairement imposée dans ce grand opéra français, pourtant composé par le plus célèbre des musiciens italiens.
De ce point de vue, la distribution peut s’enorgueillir d’une réussite quasi totale, tant de la part du francophone (extraordinaire Étienne Dupuis), de la Française d’adoption (Sonya Yoncheva) que des Américains de l’équipe, en tête desquels trônent Matthew Polenzani et Jamie Barton tous deux, non seulement compréhensibles à chaque instant, mais également parfaitement justes dans l’utilisation maîtrisée de la langue.

Étienne Dupuis et Sonya Yoncheva extraordinaires

Dès son entrée en scène, dans une superbe robe blanche, Sonya Yoncheva a le port d’une Reine. Elle en a le port, elle en a aussi les manières, elle en a l’élocution. Elle en épouse chaque mot jusqu’à ce « Oui » murmuré lorsqu’on la presse de donner sa réponse sur son mariage avec Philippe II. On le sait déjà, l’artiste ne s’engage jamais dans cette forme d’esbroufe qui caractérise certaines de ses consœurs usant d’effets pour nous éblouir. Bien sûr, ceux qui attendent une Diva en sont pour leurs frais, mais ce qui singularise cette grande artiste, c’est une vérité, une justesse, une appropriation du personnage.
Dans ce Don Carlos, Sonya Yoncheva est la femme qui traverse les épreuves qui lui sont imposées ; elle est la Reine, elle est « la mère » ; elle interprète ses grands airs de manière aussi rigoureuse dans le chant que dans le geste. Quelle autorité et quelle maîtrise lorsqu’elle doit gérer les emportements de Carlos en songeant à la raison d’État ! Quel art du geste, lorsqu’elle résiste aux égarements de l’amour en posant doucement sa main sur la tête de ce Carlos rêveur ! Quelle illusion d’abandon intime elle sait démontrer avec des aigus lumineux dans la scène finale !
De tout cet ensemble découle un art juste, tiré au cordeau, résidant dans la simplicité d’une interprète exceptionnelle.

De l’ordre de la perfection relève aussi l’incarnation de Rodrigue, par un Étienne Dupuis superlatif. En scène, il est vrai – souvent face à des partenaires qui paraissent un peu pâlots -, il capte la lumière et nous entraîne dans le tourbillon d’un personnage dont on sait qu’il est le plus complexe de cet opéra, un personnage dont les sentiments sont parfois difficiles à cerner. Il y apporte toute cette ambiguïté, sans jamais sacrifier à la force. Il y a bien longtemps que nous n’avions pas vu un artiste interpréter aussi étonnamment les liens curieux qui unissent Rodrigue à Carlos, et ce, par un geste, par un regard sans conteste amoureux, ou tels ceux qu’il entretient avec Philippe, ce combiné de respect et de résistance.

L’on pourrait citer l’ensemble de ses interventions, tels la beauté de sa supplique pour la Flandre face à Philippe, la tendresse qu’il montre à Carlos avant d’être atteint de la balle fatale, et le moment de sa mort, quand il parvient alors, à nous mener au bord des larmes !

Polenzani élégant, Barton spectaculaire

Tout d’abord, Matthew Polenzani, dans le rôle-titre, surprend. Les puristes critiqueront la voix claire de cet artiste qui interprète tant Mozart ou Nemorino chez Donizetti. Et pourtant, si son Carlos ne repose pas sur la puissance de la voix, mais sur son élégance intrinsèque, il s’en sort avec les honneurs. L’on peut ainsi se délecter du soin qu’il prête à la prononciation et à l’intelligence du mot. Cela étant, l’on peut apporter quelques réserves sur la capacité du ténor à se fondre totalement dans les sentiments du jeune Prince, comme s’il restait trop attentif au chant pour investir complètement cette incarnation, et, parfois, à exister dans les scènes clés. Néanmoins, face à Élisabeth, il réussit à délivrer une fin empreinte d’une délicate abnégation.

Jamie Barton a remplacé Elina Garanca, l’inoubliable interprète d’Eboli à Paris, initialement prévue. Et c’est un grand plaisir de voir comment elle relève le gant, avec un panache incontestable, brillant à chaque instant dans cette partition qui exige de véritables moments de bravoure. La voix est lourde juste ce qu’il faut, les graves comme les aigus sont parfaitement projetés, le personnage est admirablement caractérisé, notamment dans la scène du jardin. En belcantiste assurée, elle délivre, sans problèmes, les vocalises de la chanson du voile. Évidemment, son grand moment s’avère être un « Don fatal » magistral où elle appuie ses accents de désespoir sur des graves abyssaux, s’offrant le luxe de sons piani et d’aigus lancés à pleine voix. Une efficacité à tout crin qui sera saluée par la plus belle ovation de la soirée.

L’enthousiasme s’arrête à ces quatre rôles principaux, car les deux basses ne s’élèvent pas, loin de là, au même niveau.
Eric Owens s’avère être un Philippe II très fatigué, faisant du Roi – un comble -, un personnage faible, presque absent. S’il peut habilement retourner cette faiblesse en atout pour délivrer un « Elle ne m’aime pas ! » émouvant, l’affrontement qui suit , avec le Grand Inquisiteur, manque totalement de puissance. D’autant que ce dernier, incarné par John Relyea, a du mal, lui aussi, mais de façon moindre, à rendre le côté effrayant, presque monstrueux du moine qui conteste à Philippe et ses sentiments et son pouvoir.

Le Chœur du Metropolitan reste fidèle à sa réputation, et excelle dans la scène de l’autodafé. Des seconds rôles, l’on retiendra que, pour celui du moine, Matthew Rose manque singulièrement de graves, que Meigui Zhang (Thibault) et Joo Won Kang (le Comte de Lerne) sont plutôt falots, mais que la voix du ciel d’Amanda Woodbury, lancée du haut du Family Circle, est vraiment lumineuse.

Ce Don Carlos constituait un événement, car c’était la première fois que la version française – pas vraiment intégrale cependant – y était donnée. La grâce de quatre solistes, souvent, aura mené les spectateurs sur le chemin de l’immense plaisir que l’on ressent à écouter cette partition magistrale de Giuseppe Verdi. Le reste aura eu le goût d’une occasion, en partie, manquée.

La production sera reprise la saison prochaine, cette fois-ci pour la version italienne, avec une équipe totalement renouvelée.

Lundi 28 février 2022, lors de la première, l’orchestre du MET a joué l’hymne national ukrainien, en hommage aux victimes de l’invasion décidée par Vladimir Poutine. Effet collatéral du conflit, Anna Netrebko, d’abord annoncée pour la reprise en 2023, y sera remplacée par Angela Meade.

Visuels : © Ken Howard / Met Opera

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Paul Fourier

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