Opéra

L’inondation, création lyrique sur le lit du théâtre

L’inondation, création lyrique sur le lit du théâtre

01 octobre 2019 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra Comique fait sa rentrée sous le signe de la création, avec une commande à Francesco Filidei et Joël Pommerat, L’inondation, inspirée par le roman éponyme de Zamiatine. Une belle réussite au plus près du texte.

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Si la création lyrique contemporaine a parfois du mal à s’inscrire durablement au répertoire, se cantonnant parfois à la bonne conscience des directeurs de maisons d’opéra, la commande d’Olivier Mantei et du Comique passée à Francesco Filidei et Joël Pommerat possède, au-delà des ressources de la coproduction, des atouts pour ne pas rester un événement éphémère. Reprenant fidèlement la trame du roman éponyme de Zamiatine, L’inondation constitue un bel exemple de théâtre musical où le compositeur collabore étroitement avec le librettiste – accessoirement également ici le metteur en scène. Dans une langue simple qui évite d’intellectualiser le drame, le texte de Joël Pommerat conduit la construction linéaire de l’ouvrage, et une déclamation qui, sans négliger les séductions du chant, ne sacrifie jamais l’intelligibilité des mots. A rebours des avant-gardes contestant l’assujettissement à l’intrigue, le présent opus élabore une narration fluide. En deux heures, sans entracte, la pièce se suit comme un film, avec les tensions et les détentes de l’attention – et du suspens – inhérentes au format.
Dans ce registre où le théâtre s’incarne dans la musique et l’image, la partition s’articule autour de motifs récurrents, explorant les timbres et la texture sonore de manière inventive et chatoyante. Cette imagination qui s’approfondit dans un sens aigu du détail trouve un remarquable relais en la direction d’Emilio Pomàrico et les pupitres de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, détaillant les alchimies orchestrales avec un sens de la précision feutrée et chambriste. La plongée dans l’intimité des affects ne confond pas l’économie apparente de moyens avec quelque ascétisme.
Dans le rôle de la Femme, qui assassinera la Jeune Fille, résumée par le babil fruité de Norma Nahoum, et doublée par la pantomime de Cypriane Gardin, Chloé Briot se distingue par un engagement remarquable, maîtrisant de sa voix souple et homogène les inflexions psychologiques de son personnage. A ses côtés, Boris Grappe assume un époux à la carrure certaine. Enguerrand de Hys s’appuie sur la clarté ciselée de sa technique pour camper un Voisin au style avisé, prenant sans doute quelque ascendant sur la Voisine plus discrète de Yael Raanan-Vandor. Le contre-ténor Guilhem Terrail développe le récit diaphane et distancié du Policier-narrateur, quand l’intervention finale du Médecin, dévolue au paternel Vincent Le Texier, se double de savoureux effets de réverbérations graves aux bassons.
Quant à la dimension scénographique, galbée par le dispositif unique d’Eric Soyer qui fixe la promiscuité collective d’un immeuble et accompagnée par un vestiaire, dessiné par Isabelle Deffin, troquant la Russie soviétique originelle pour une mode plus actuelle, elle s’abstient, comme la source littéraire, du sordide de l’adultère domestique, sans éluder la violence des sentiments et des non-dits. La vidéo de Renaud Rubiano illustre la montée des eaux, comme de la tension psychologique et dramatique. Dépassant les clivages entre accessibilité et exploration moderniste, cette Inondation, qui partira ensuite à Angers, Nantes, Rennes, Luxembourg, Caen et Limoges, n’a pas besoin de révolutionner les codes de l’opéra pour s’inscrire comme un admirable avatar de la création lyrique contemporaine. Moins iconoclaste que dans son premier opus Giordano Bruno, Francesco Filidei témoigne ici d’une maturation prometteuse d’une belle carrière dans le genre de l’opéra.

Gilles Charlassier

L’inondation, Francesco Filidei, mise en scène : Joël Pommerat, Opéra Comique, septembre-octobre 2019
©Opéra Comique

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