Opéra

L’histoire de Manon mise à nu

L’histoire de Manon mise à nu

09 mai 2019 | PAR Victoria Okada

Lieu de la création de l’opéra de Massenet en 1884, l’Opéra-Comique n’a pas présenté Manon depuis 1990. En coproduction avec le Grand Théâtre de Genève (représentée en septembre 2016), reprise en avril dernier à l’Opéra de Bordeaux, la présente version d’Olivier Py et de Marc Minkowski arrive enfin à Paris.

Dans l’opéra de Massenet, Manon est une femme ambiguë qui montre différentes facettes selon la lecture que l’on fait. L’héroïne est souvent représentée avec des propos plus ou moins atténués et voilés, peut-être selon la tradition « pudique » forgée par les spectateurs de l’Opéra-Comique du XIXe siècle, une bourgeoisie conservatrice. La vision radicale telle qu’offre Olivier Py est donc révélatrice, elle apparaît avec une acuité étonnamment contemporaine. Cette vision dénonce les conditions cruelles que la société masculine imposait (et impose toujours) aux femmes qui n’étaient là que pour servir les hommes, et en même temps, démontre la force dont fait preuve Manon, adolescente par son âge, femme mûre de volonté par son esprit.

Olivier Py construit sa mise en scène autour de la prostitution, en revenant au roman au lieu de se baser uniquement sur le livret. L’idée est d’emblée exposée au prélude où les filles de joie aux seins nus déambulent, à cheval sur le dos de leurs clients ; quant à Manon, elle est dès son arrivée jetée dans cet univers, sans qu’elle n’y résiste… Sans aucun compromis Olivier Py met donc immédiatement le spectateur dans son monde. Que l’on aime ou pas, sa vision est convaincante à partir du moment où l’on saisit son idée. Et il a cette incroyable force pour entraîner les autres dans le monde qu’il crée. D’ailleurs, dans ces premières scènes, le cousin Lescaut, incarné par Jean-Sébastien Bou, redevient le frère proxénète, aux comportements froids mais au chant bouillonnant ; Guillot de Morfontaine trouve le mal laissé aller dans la voix sonore et autoritaire de Damien Bigourdan. En revanche, le personnage de Brétigny (pourtant bien tenu par Philippe Estèphe) ne trouve pas le poids dans sa description, ce qui constitue une petite faiblesse.

Avec la complicité de Pierre-André Weitz pour les décors et costumes et de Bertrand Killy pour les lumières, Olivier Py semble jouer avec les références visuelles : les filles de joie (danseuses au prélude remplacées, dans l’acte IV, par le trio Olivia Doray, Adèle Charvet, Marion Lebègue,  qui offrent d’ailleurs une prestation plaisante à chacune de leur apparition tout au long de l’œuvre) ainsi que les bas noirs féminins qui remontent jusqu’aux mi-cuisses, y compris ceux de Manon, font penser à l’aquarelle de Félicien Rops Pornocratès (1878, Musée Félicien Rops, Namur) ; les pièces compartimentées de l’hôtellerie d’Amiens (premier acte) ressemblent à des cases de comics américains ; les spectateurs de l’Opéra (acte III, 1er tableau) et ses masques évoquent ceux de James Ensor, notamment son Autoportrait aux masques (1899, Menard Art Museum, Japon) ; et ces néons omniprésents d’enseignes d’hôtels et de la roulette de jeux, la boule à miroirs et les cocotiers de l’appartement des amants — dans un lieu de villégiature plutôt qu’à Paris — sortent directement du cinéma, de la télévision, de la culture pop… Lorsque les danseurs dénudés dansent en ombre chinoise dans une immense lune comme cadre, c’est un érotisme rêvé, une sensualité exaltante, puis, cette lune se lève en dévoilant les corps humains ; à ce moment-là, on se rend compte de la réalité, qui n’est pas aussi belle que dans l’imagination…

Cette mise en scène trouve son écho avec la direction de Marc Minkowski qui forge une sonorité fine mais avec une touche âcre. Sous sa direction, les Musiciens du Louvre, avec l’académie des Musiciens du Louvre et en partenariat avec le Jeune Orchestre de l’Abbaye (Saintes), réalisent un travail méticuleux jusqu’au moindre détail quant à son équilibre entre les pupitres et avec le plateau. Ainsi, lors de la scène de conversation entre Manon et Des Grieux père (extraordinaire Laurent Alvaro, subtil dans les parlés et magistral dans le chant), la musique de mélodrame est à peine audible (mais interprétée avec goût et raffinement) et on regrette presque qu’elle soit reléguée à un simple accompagnement de scène … Le Chœur de l’Opéra de Bordeaux remplit bien son rôle en complétant le plateau, vocal et visuel, avec grand attrait.

Particia Petibon et Frédéric Antoun forment un couple vocal époustouflant et dominent littéralement l’œuvre. Étonnante est la soprano qui profite de quelque teinte « cuivrée » de ses aigus toujours frais pour exprimer le caractère pas si innocente de son personnage ; elle livre une danse sensuelle en se roulant par terre pour séduire de nouveau son chevalier… Elle ne chante plus, ne joue plus, mais sa Manon est là, avec toute sa superbe et toute sa misère. À ses côtés, le ténor canadien est son amant rêvé et rêveur. Passionnée et solaire, sa voix et ses gestes transmettent l’état d’esprit du jeune homme qui ne vit que pour un être insaisissable pour lui. Sa voix atteint le sommet de l’émotion dans la scène de Saint Sulpice, où il est littéralement tourmenté. Ses expressions sont si vraies qu’on se demande à certains moments s’il ne vit pas sur scène de véritables sentiments, les siens.

Prochaines représentations : 10, 13, 16, 19 et 21 mai.

photos © Stéphan Brion

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Victoria Okada

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