Opéra
Les Noces de Figaro au Théâtre des Champs-Elysées : comment triompher avec classicisme

Les Noces de Figaro au Théâtre des Champs-Elysées : comment triompher avec classicisme

28 novembre 2019 | PAR Victoria Okada

La nouvelle production des Noces de Figaro de Mozart au Théâtre des Champs-Elysées a déjà fait beaucoup parler d’elle lorsque les premières informations concrètes avaient à peine commencé çà circuler. À tel point que le Théâtre avait communiqué une date supplémentaire le 17 octobre, soit plus d’un mois avant la première représentation. Ce triomphe est à voir jusqu’au 8 décembre.

Depuis le début du mois, un formidable outil de communication moderne que sont les réseaux sociaux a largement fait circuler des informations sur la production : photos de coulisses, vidéos de répétitions, portraits de chanteurs et de gens de métiers… Les images diffusées évoquent sans équivoque des scènes classiques, mais leur beauté, ainsi que la troupe de chanteurs prometteurs au succès, attiraient l’attention des mélomanes. Puis, comme la générale ne suffisait pas, on a également ouvert la pré-générale au public. Le bouche-à-oreille par des personnes qui y ont assisté, selon laquelle le spectacle serait vraiment formidable, fonctionnait si bien qu’un (grand) nombre de spectateurs venait voir cet opéra pour savourer ce classicisme. À la soirée de la première, avant même l’ouverture du rideau, on sentait cette attente ; il y avait une atmosphère palpitante.

En entrant dans la salle, on voit le rideau avec les personnages de la Comedia del’arte, et au-dessus, une structure en bois évoquant un tréteau du théâtre de foire à l’inverse. Ce que le spectateur va voir est ainsi clairement annoncé. Dans la mise en scène irrésistiblement strehlerienne du cinéaste américain James Gray (qui débute dans l’art lyrique), réalisée en concert avec la scénographie de Santo Loquasto (qui travaille, outre l’opéra et de la danse, aussi dans le milieu du cinéma), la direction des personnages manque certes de relief caractéristique à chaque personnage — sauf le trio Marcellina-Bartolo-Basilio formé idéalement par Jennifer Larmore, Carlo Lepore et Mathias Vidal, pour qui un aspect de la Comedia del’arte est visible —, mais l’ensemble scénique avec les décors et les costumes confère au spectacle une véritable cohérence esthétique.

Les décors — qui ne sont pas uniques pour une fois ! —, représentant successivement une pièce de services au rez-de-chaussée avec un escalier au milieu, la chambre de la comtesse avec une niche non pas pour le lit mais pour une table de toilette, un espace neutre avec un escalier dans un cadre circulaire (très art nouveau, un OVNI dans cette production) et le jardin dans la nuit cadré par une arcade, ont chacun un ton de couleur qui change cependant fréquemment, mais progressivement, par les jeux raffinés de lumières dessinés par Bertrand Couderc. Les costumes de Christian Lacroix sont tout simplement merveilleux, avec des détails minutieux puisés, semble-t-il, dans des tableaux espagnols comme ceux de Velasquez ou de Goya. Si seuls les spectateurs installés tout près de la scène peuvent voir ces détails, la captation télévisée diffusée le samedi 7 décembre à 22h30 sur France 5 permettra d’apprécier le fabuleux travail du couturier français.

Stephane DEGOUT (Le Comte Almaviva) –
Vannina SANTONI (La Comtesse Almaviva)
Photo : Vincent PONTET

Le plateau est somptueux. La voix d’Anna Aglatova (elle débute non seulement au Théâtre des Champs-Elysées mais en France) donne beaucoup de caractère à Suzanne, tout comme Figaro de Robert Gleadow survitaminé. Eléonor Pancrazi (dont on se souvient de ses débuts sur cette scène dans Le Barbier de Séville en Berta à peine deux ans auparavant) est un Chérubin pétillant, débordant d’énergie ; elle chante ses deux airs « Non so più cosa son, cosa faccio » et « Voi che sapete » dans un élan malicieux, qui méritent d’être mentionnés. Jusqu’aux « petits » rôles d’Antonio et de Curzio incarnés par Matthieu Lécroart et Rodolphe Briand et de Barbarina par Florie Valiquette, la distribution est si réussi, avec l’art de chaque chanteur très investis dans leurs rôles, que cela constituera désormais une référence. Quant au couple le Comte (Stéphan Degout) – la Comtesse (Vannina Santoni), leurs voix font rêver. Si Santoni a choisi un tempo très étalé pour ses deux airs célèbres (« Dove Sono » et « Porgi Amor ») avec un légato voluptueux, Degout, magistral dans son récitatif du début du troisième acte, transforme la direction vocale de tout le plateau. Désormais, les chanteurs sont encore plus engagés, créant ensemble une formidable synergie.

Dans la fosse, Jérémie Rhorer déploie tout son savoir dans le répertoire qui est sien, entre le baroque et le classicisme, en dirigeant son orchestre Le cercle de l’Harmonie. Dans des tempi allants aux phrasés corsés, ainsi que des crescendos et decrescendo parfois très marqués (le trio « Cosa Sento » de l’acte I), sa direction reflète ses pensées musicales et ses réflexions qui tentent de traduire le plus fidèlement possible l’idée théâtrale que propose la partition. Ainsi, le choix du pianoforte et non du clavecin pour les récitatifs donne une subtilité toute délicate de couleurs et de nuances, rendue avec génie par Paolo Zanzu. Les instruments à cordes donnent un son direct, accentué par les extraordinaires pupitres des harmonies. Il n’est certainement pas exagéré de dire qu’un orchestre n’a jamais aussi bien joué son rôle dans cet opéra ; il est bien un autre protagoniste de cette soirée, acclamée avec enthousiasme par les spectateurs. Reste à féliciter le chœur Unikanti, un partenaire fidèle à l’orchestre, qui répond bien à l’exigence du chef.

Jusqu’au 8 décembre.

Outre la transmission télévisée, la France Musique diffuse l’opéra le samedi 28 décembre à 20h.

Victoira Okada

Photos © Vincent Pontet

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