Opéra
Le premier homicide par Castellucci à Berlin : humilité, beauté et miséricorde

Le premier homicide par Castellucci à Berlin : humilité, beauté et miséricorde

29 novembre 2019 | PAR Nicolas Chaplain

Romeo Castellucci met en scène le premier meurtre de l’Histoire, celui commis par Caïn contre son frère Abel et livre un spectacle particulièrement beau et émouvant, conceptuel et quand bien même profondément humain dans lequel il interroge la culpabilité de Caïn, attendrit notre regard, nous invite à une réflexion sur le Mal, la jalousie, le destin et la foi. Créée à Paris, la production se jouait en novembre à la Staatsoper de Berlin.

Conscient des vocations morale, méditative et réflexive d’une telle œuvre qui n’était à l’origine pas mise en scène, le metteur en scène italien s’empare de l’oratorio composé par Alessandro Scarlatti au début du XVIIIe siècle et développe des choix radicaux, produit des images intenses qui frappent par leur singularité.

Eve fait tomber des fruits au sol, le retable de l’Annonciation peint par Simone Martini descend à l’envers des cintres, les poses très dessinées des chanteurs (mains suppliantes, génuflexions, Eve en Marie avec un foulard bleu sur la tête – Eva et Ave sont anacycliques -), rappellent des tableaux sacrés. Pourtant, la démarche de Castellucci, toujours passionnante, consiste à se débarrasser des stéréotypes et représentations antérieures de l’œuvre ou des thèmes qu’il aborde afin d’en livrer une vision personnelle et neuve. Il substitue aux illustrations historiques et religieuses traditionnelles de Caïn et Abel le portrait intemporel d’une famille anonyme, de gens proches de nous, de silhouettes banales. Eve porte une robe unie et sombre, Adam une chemise blanche et un costume simple. Les deux frères, habillés comme des jumeaux, portent les mêmes pantalons gris et chemises claires. Le spectateur peut s’identifier aisément à la figure de Caïn ainsi redessinée et questionner le geste (la faute ?) du premier meurtrier pas vraiment coupable, car étant le premier meurtrier de l’histoire, il ne sait pas encore ce qu’est le crime ni les conséquences de son acte.

Castellucci développe deux stratégies esthétiques et dramaturgiques, deux univers bien distincts, chacun correspondant à une des deux parties de l’oratorio.  La première partie, abstraite et contemplative présente un univers flou, vaporeux, imperceptible, encore vierge, à déchiffrer dans lequel des surfaces irisées et mouvantes, des formes lumineuses se déplacent, flottent offrant un bouquet de couleurs, de halos, de reflets et d’éclairs, des jeux d’ombres et des flammes qu’on aperçoit au travers d’un rideau de gaze. Des rectangles horizontaux colorés et juxtaposés font penser au peintre Rothko qui aimait la musique, la philosophie de Nietzsche et de Jung et dont la dimension spirituelle des toiles est particulièrement sensible. Cette partie riche en symboles pieux – le feu, le sang – est celle du sacrifice. Deux machines à fumée matérialisent les deux autels sur lesquels les deux frères présentent leur offrande. Une poche de sang représente l’agneau qu’Abel offre à Dieu. La seconde partie, plus figurative, se joue dans un champ. La scène figure une vaste lande dans l’obscurité d’une nuit étoilée. Des enfants, métaphore de l’humanité nouvelle, campent les protagonistes et doublent les interprètes qui chantent à présent depuis la fosse.

René Jacobs dirige le B’Rock Orchestra avec finesse et sobriété. Il exalte tout le raffinement et les tourments de la partition, la richesse des harmonies et les accents mélancoliques qui dominent et avive la gravité avec des tempi lents. Les voix contrastées de Kristina Hammarström (Caïn) et Olivia Vermeulen (Abel) s’harmonisent superbement. Birgitte Christensen est une lumineuse et douloureuse Eve. Benno Schachtner est la voix de Dieu, souple, douce et transcendante. Thomas Walker chante solidement Adam. Arttu Kataja séduit en Lucifer bien qu’il caricature légèrement la férocité et la perfidie du démon.

La représentation est sobre. Son rythme lent et délicat est propice au recueillement. La pureté et le mystère qui caractérisent le travail cohérent du metteur en scène, du chef et des interprètes ne peut que plaire et faire naître l’empathie.  

Photo : Monika Rittershaus

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