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Klara Kolonits, artiste lyrique de la semaine

Klara Kolonits, artiste lyrique de la semaine

12 octobre 2019 | PAR Paul Fourier

Klara Kolonits est encore peu connue en France. Et pourtant, lorsque l’on écoute ce qui existe sur Internet, elle est incontestablement, l’une des grandes voix actuelles pour le bel canto. Se produisant pour la première fois en France, à l’occasion d’une Norma où elle était en alternance avec Marina Rebeka, nous en avons profité pour la rencontrer et lui poser quelques questions.

Entretien avec une femme professionnelle, humble mais également déterminée, qui nous explique comment son parcours a obéi à des règles bien différentes de ce qui se fait aujourd’hui normalement dans ce métier.

Bonjour Klara, Vous chantez pour la première fois en France, à Toulouse. Comment cela s’est il passé dans la pratique ?

Oui c’est, en effet, la première fois. C’est une histoire intéressante qui m’a fait arriver à Toulouse et assez caractéristique de ce qui se passe actuellement pour moi. Je suis hongroise et j’ai depuis longtemps une carrière dans mon pays. Notamment grâce aux nouvelles technologies, je suis, depuis 4 ou 5 ans, suivi par un groupe – disons le dévoué – de fans. L’un d’entre eux vient de Cincinnati et tient un site sur youtube et il a fait de nombreuses vidéos de moi en représentation. Enfin il y a Olivier Lefevre, un français que j’ai aussi connu via les réseaux sociaux et qui, désormais, m’accompagne pour me faire mieux connaître en Europe de l’Ouest. Grâce à lui, j’ai pu, très rapidement, faire une audition à Vienne pour Christophe Ghristi, le directeur artistique de l’Opéra de Toulouse notamment pour le rôle de Norma. Il ne m’avait jamais entendu et cela a finalement été concluant. J’ai donc obtenu le rôle. J’ai bien conscience qu’il s’agit là d’une façon inhabituelle pour une chanteuse d’obtenir un rôle car, normalement, les artistes ont signé pour une agence et c’est celle-ci qui contacte les directeurs artistiques des théâtres.

Cela a donc été un contact beaucoup plus direct.

Oui et je trouve cela plus confortable. L’audition a duré plus d’une demi-heure et cela a permis de confortablement montrer comment je chante.

On peut légitimement vous qualifier d’être l’une des reines actuelles du bel canto et peu de gens sont capables de bien chanter ces rôles.

Merci. Ce répertoire requiert des qualités particulières dans la voix. Vous savez, j’ai démarré comme soprano il y a 25 ans dans un Opéra de province en Hongrie et pour ce que l’on appelle un théâtre de répertoire dans lequel vous devez tout chanter. J’ai donc fait Cherubino, Olympia et Nanetta de Falstaff. Puis la Reine de la Nuit. Mais finalement, ma voix n’était pas vraiment caractérisée. J’ai chanté ensuite à l’Opéra national de Hongrie. Et j’ai commencé à chanter des œuvres de Ferenc Erkel (1810-1893), qui fut à la fois compositeur et le premier chef d’orchestre à diriger Donizetti en Hongrie. Il a également écrit des opéras dans le même style belcantiste. En conséquence, notre Opéra National est très dédié au bel canto. Lorsque j’ai abordé ce répertoire, j’ai immédiatement réalisé que c’était le meilleur pour moi et je le chante désormais depuis 10 ans. J’ai les notes aigues, un medium normal, des couleurs intéressantes et je n’ai pas de problèmes avec les difficultés techniques. J’ai ainsi développé ma technique avec des chanteurs et pianistes et aujourd’hui, je ne chante plus que cela.

Avec une voix totalement idoine, c’est finalement normal.

C’est normal dans les pays riches ! Mais en Europe de l’Est, nous avons certes une culture forte mais pas suffisamment d’argent et pas tant de possibilités que cela. Je suis devenue mère dans mes jeunes années, ; c’était la période où j’apprenais le chant et il fallait que je gagne de l’argent pour ma famille. Ce n’était pas vraiment mon choix de chanter des rôles normalement faits pour d’autres types de voix. Mais il fallait que je fasse cela pour vivre, tout simplement !

C’est désormais plus facile pour vous et vous pouvez probablement choisir plus facilement vos rôles.

Ce n’est pas si facile. Notre très bel opéra historique est fermé pour 5 ans (depuis juin 2017) et il reste donc aujourd’hui le Théâtre Erkel qui est une salle plus moderne, grande de 2000 personnes. Le répertoire qui y est donné doit donc être adapté si l’on veut la remplir. Ensuite, puisque nous n’avons plus qu’une salle sur les deux, il y a donc moins de représentations et moins d’opportunités, notamment pour le bel canto !

Donc, c’est le bon moment pour vous d’explorer de nouveaux territoires…

Oui, c’est comme un nouveau commencement pour moi.

En Europe, il y a de nombreux pays qui programment du bel canto en Europe, l’Italie, l’Espagne, la France, l’Allemagne…

Oui, mais vous savez, je n’ai plus 25 ans et ce n’est pas si facile pour quelqu’un comme moi. Les gens veulent des jeunes et jolies filles sur scène et si vous êtes une artiste mature, tout le monde n’est pas forcément intéressé par votre art.

Mais il y a aussi des artistes qui chantent ce répertoire et réussissent.

Vous savez, j’ai toujours été « en dehors du système » et ceci depuis mes tout débuts. Et c’est un long chemin pour construire une carrière. L’important pour moi n’est pas l’endroit où je vais chanter. Si je chante des airs de Mozart dans une petite église, je peux être aussi comblée personnellement que si je le fais dans un grand théâtre. Je suis très attaché à la qualité des pièces que je chante, plus qu’à une carrière balisée pour accéder aux grandes maisons. Et mon goût n’est pas si moderne, je suis plutôt dans une approche un peu vieux jeu du bel canto. Mes idoles sont Joan Sutherland et Beverly Sills, des divas un peu « old style » !

Votre album du bel canto est un bijou et met en valeur le côté un peu fou de cette musique. Parlons un peu de Norma. Êtes-vous aussi à l’aise dans ce rôle que dans Puritani ou dans Lucia ?

Bellini a écrit Norma pour Giuditta Pasta qui a été la première Anna Bolena et aussi la première Amina (de Sonnambula). Amina est assez proche de Elvira des Puritains et de Lucia. Donc le rôle n’a pas été écrit pour une soprano dramatique. Mais la tradition a ensuite changé après Maria Callas et Elena Souliotis qui ont fait évoluer le rôle vers un personnage fort à voix plus lourde, une amazone, une guerrière en quelque sorte. Il ne faut pas, pour autant, oublier que dans la partition, vous trouvez des parties très lyriques. Norma est une grande manipulatrice et il n’y a finalement pas de scène de guerre. Elle utilise son pouvoir pour une raison : garder son amant. Elle ne fait pas attention aux gens qui l’entoure et, même pas à ses enfants, qui ne sont vus qu’à travers sa relation avec Pollione. La seule relation normale, elle l’a avec Adalgise. Cette passion pour Pollione n’est pas normale, pas humaine ; elle est exagérée, trop agressive et possessive. Norma aime Adalgisa seulement parce qu’elle fut, il y a longtemps, ce type de femme ; elle retrouve dans Adalgisa ce qu’elle était lorsqu’elle était jeune et amoureuse de Pollione. Norma est égoïste et fière. Et finalement, après de longues souffrances, elle sauve finalement son âme. Pour moi, ce n’est pas une politicienne, une dictatrice, une guerrière, c’est seulement une femme amoureuse qui est très heureuse à la fin de l’histoire parce qu’elle regagne l’amour de Pollione avant de mourir. Je pense que ce personnage est finalement faible est très humain et parvient à devenir une belle personne à la fin de l’opéra. C’est la même chose pour le chant. Le rôle ne requiert pas seulement du beau son mais cela évolue au fur et à mesure jusqu’à la fin ou l’on déploie ces grandes phrases. En tous cas, cette Norma m’a permis de débuter dans un théâtre français et j’en suis très heureuse.

Revenons un petit peu sur votre histoire et votre carrière.

Lorsque j’étais jeune, j’ai étudié la musique mais pas le chant ; j’étais flûtiste et ensuite, j’ai décidé de devenir chef d’orchestre. Mais je me suis vite rendu compte que je n’avais pas le talent pour ça et me suis tourné vers le chant. Je suis entré à l’académie. Et l’une de mes professeures d’alors était la fille d’une grande chanteuse colorature qui s’appelle Maria Gyurkovics. Après ces études, mon identité de soprano colorature n’était pas encore très claire. Et c’est à ce moment que j’ai abordé tous les rôles de mes débuts. J’ai gagné plusieurs concours en Hongrie. Mais cela n’était pas suffisant pour accéder à une carrière internationale. J’ai ensuite chanté dans de nombreuses opérettes à Budapest et en Allemagne. En 2002, j’ai fait de nombreux rôles mozartiens qui n’étaient pas colorature, comme la Comtesse et Fiordiligi. Et finalement, c’est seulement en 2009 que j’ai commencé cette carrière colorature et je dois dire que c’était tard pour une carrière internationale. Il n’y a pas de système d’agents en Hongrie, pas plus que dans les autres anciens pays communistes et si vous n’avez pas de contacts personnels, vous êtes complètement invisible ! En 2013, j’ai gagné le prix de Kammersängerin de l’Opéra d’Etat de Hongrie, ce qui m’a rapporté de l’argent et j’ai profité de cet argent pour faire ce disque de bel canto. Et je l’ai fait aussi pour pouvoir, en quelque sorte, présenter ce disque comme une carte de visite.

Vers quels rôles souhaiteriez-vous aller désormais ?

J’aimerais faire les Reines Tudor de Donizetti ainsi que des opéras seria de Rossini, comme Semiramide et la Donna del Lago, et également Lucrezia Borgia et, bien sûr, toujours Lucia, Sonnambula et Puritani. Je voudrais inscrire mes pas dans ceux d’Edita Gruberova et de Mariella Devia. Mariella a encore une voix si fraîche ! Lorsqu’on l’écoute, on trouve encore l’esprit d’une jeune femme. C’est le pouvoir de l’opéra, derrière l’âge des chanteurs, de faire émerger quelque chose de plus profond à la personne. Et écouter un concert de Gruberova, c’est presque comme faire une Masterclass (rires)

Gruberova vient d’Europe de l’Est comme vous.

Oui absolument, sa mère était hongroise.

Je dois dire que j’aimerais également aborder le répertoire français, Meyerbeer avec les Huguenots, que j’ai déjà chanté, et Robert le Diable, et Thaïs de Massenet. C’est cohérent si je chante plus souvent en France. Pour l’anecdote, c’est drôle de penser que Norma est connectée depuis longtemps pour moi avec la France car la première que j’ai interprétée était mise en scène par une française, Nadine Duffaut.

Quels sont vos projets à venir ?

L’un de mes projets est d’enregistrer un album avec des airs de Erkel et de compositeurs de bel canto. Et enfin dans mon actualité immédiate, je rentre en Hongrie dans quelques jours pour la création d’une œuvre tout juste retrouvée de Erkel. Cela s’appelle Erzsébet (Elisabeth en Hongrois) et j’y chante le rôle principal.

Merci infiniment pour cette interview Klara. On vous souhaite de nombreux succès, notamment en France, à la fois pour vous, et pour le public, qui aura, nous l’espérons, l’occasion et le plaisir d’apprécier prochainement votre art du bel canto.

© Vera Eder (portrait) et Cosimo Mirco Magliocca (Norma)

Jeunesse, mise en scène par Sevkett, avec Jeanne Guittet et Max Millet
Un petit moment d’exception en compagnie de Mariella Devia.
Paul Fourier

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