Opéra
Edita Gruberova (1946-2021) : mort de l’une des dernières Divas

Edita Gruberova (1946-2021) : mort de l’une des dernières Divas

18 octobre 2021 | PAR Paul Fourier

La soprano s’était retirée des scènes lyriques à la fin de 2019. Elle est décédée ce 18 octobre à Zurich où elle résidait.

Née le 23 décembre 1946 à Bratislava, elle était la fille unique de Gustav Gruber et d’Etelka. En 1959, elle entre dans un chœur d’enfants où elle fera la connaissance de la jeune Gabriela Benacková. Lorsqu’elle a quinze ans, le docteur Julius Janko, pasteur à l’église protestante de Raca, prend en main son éducation musicale et lui enseigne le piano et le chant. Par la suite, elle entre au conservatoire de Bratislava, où elle suit l’enseignement de Maria Medvecká, qui lui fait aborder les airs de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée de Mozart.

Le 18 février 1968, elle fait ses débuts sur scène, dans le rôle de Rosina du Barbier de Séville de Rossini. À l’automne, elle se produit au Théâtre du Capitole de Toulouse à l’occasion d’un concours de chant où elle remporte le troisième prix. Le 14 décembre de la même année, elle fait ses débuts en Violetta dans La Traviata de Verdi au Théâtre de Banská Bystrica, où elle est engagée de manière permanente. Elle y chante par la suite les quatre rôles féminins des Contes d’Hoffmann d’Offenbach et celui d’Eliza Doolittle dans My Fair Lady de Frederick Loewe. C’est en 1971 qu’elle s’exilera hors de la Tchécoslovaquie communiste, pour n’y revenir qu’en 1979, lors d’une tournée avec l’Opéra de Vienne.

Le 7 février 1970, elle interprète la Reine de la nuit à l’Opéra d’État de Vienne. C’est un rôle qu’elle chantera cent quarante-quatre fois, sous la direction des plus grands chefs d’orchestre (Josef Krips, Herbert von Karajan, Wolfgang Sawallisch, etc.) et qu’elle enregistrera en studio à trois reprises (avec Alain Lombard, Bernard Haitink et Nikolaus Harnoncourt). Cela ne lui ouvre cependant pas l’accès à des rôles intéressants à Vienne. On ne l’engage que pour chanter des seconds rôles comme la voix de l’Oiseau de la forêt dans Siegfried de Wagner, une modiste dans Le Chevalier à la rose de Strauss, Tebaldo dans Don Carlo de Verdi, Barbarina dans Les Noces de Figaro de Mozart, Olympia dans Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach, et même le rôle parlé d’Ida dans La Chauve-Souris de Johann Strauss fils. Si cette période est difficile à vivre, elle lui permet cependant de ne pas brûler les étapes, de laisser sa voix se développer à un rythme raisonnable et d’être très à l’écoute de ses partenaires.

En 1973, Gruberová travaille avec Ruthilde Boesch, son nouveau professeur de chant, le rôle de Zerbinetta d’Ariane à Naxos de Strauss pour une prise de rôle à Vienne. Cette année-là, elle chante la Reine de la nuit au Festival de Glyndebourne et en concert au Royal Albert Hall de Londres. Elle interprète ensuite pour la première fois Konstanze dans L’Enlèvement au sérail de Mozart à Graz puis enregistre le rôle de Fiakermilli dans Arabella de Strauss sous la direction de Georg Solti pour une version filmée par Unitel.
Herbert von Karajan l’engage pour chanter la Reine de la nuit au Festival de Salzbourg 1974 dans une production de Giorgio Strehler qui ne sera jamais reprise. En 1975, elle se produit pour la première fois dans un récital de Lieder, à Vienne. La mélodie avec accompagnement au piano est un genre qu’elle continue à cultiver et dans lequel elle excelle. Elle aborde ensuite le rôle-titre de Lucia di Lammermoor de Donizetti à Graz.

Karl Böhm regrettait que Richard Strauss n’ait pas eu la chance de l’entendre

C’est le 20 novembre 1976 qu’elle obtient le premier grand triomphe de sa carrière. Karl Böhm dirige une nouvelle production d’Ariane à Naxos, dans une mise en scène de Filippo Sanjust. Il a engagé Edita Gruberová après audition, ainsi qu’une pléiade de grands chanteurs comme Gundula Janowitz, Agnes Baltsa, James King, Barry McDaniel, Erich Kunz, Walter Berry, Heinz Zednik, Georg Tichy ou Gerhard Unger. Elle restera peut-être dans l’histoire de la musique comme la plus grande Zerbinetta de tous les temps ; Karl Böhm, qui avait personnellement connu Richard Strauss, a regretté que le compositeur n’ait pas eu la chance de l’entendre.

Elle fait ses débuts au Metropolitan Opera de New York en Reine de la nuit, sous la direction de James Conlon, en janvier 1977. Très peu à l’aise en avion et dans les grandes villes modernes, elle n’y donnera qu’un peu plus de vingt représentations durant sa carrière.
En 1978, elle chante L’Enlèvement au sérail à La Scala de Milan dans la mise en scène de Giorgio Strehler. La même année, l’Opéra de l’État de Vienne monte pour elle une nouvelle production de Lucia di Lammermoor, œuvre qui n’avait pas été représentée dans la capitale autrichienne depuis la tournée légendaire du Théâtre de la Scala de Milan avec Karajan et Maria Callas en 1956. C’est à nouveau un triomphe. Le bel canto romantique prend une part de plus en plus importante dans la carrière de la chanteuse. De Donizetti, elle abordera également La Fille du régiment, Maria Stuarda, Roberto Devereux, Anna Bolena ; de Bellini, elle chantera I Capuleti e i Montecchi à Londres, sous la direction de Riccardo Muti (comme en témoigne un disque paru chez EMI), Beatrice di Tenda, I puritani. De Massenet, elle interprétera le rôle de Manon en 1982, dans une mise en scène de Jean-Pierre Ponnelle à l’opéra de Vienne.

En 1984, elle enregistre pour Decca le rôle de Konstanze de L’Enlèvement au sérail de Mozart avec Georg Solti. Celui-ci  s’enorgueillit d’avoir obtenu cette faveur alors qu’elle avait abandonné le rôle. La même année, elle retrouve la scène de La Scala, interprétant Zerbinette dans Ariane à Naxos sous la direction de Wolfgang Sawallisch puis Lucia pour une seule soirée. Par la suite, elle reviendra dans le Théâtre milanais en 1987 pour Donna Anna puis, en 1998, pour Linda di Chamounix

En 1989 elle chante La Traviata sur une scène située sur la pièce d’eau des Suisses à Versailles à l’occasion du Bicentenaire de la Révolution.

Sa collaboration avec le chef autrichien Nikolaus Harnoncourt aura été très fructueuse. Ils travailleront ensemble particulièrement dans le domaine mozartien, enregistrant Lucio Silla, La finta giardiniera, Così fan tutte (pour un film de Jean-Pierre Ponnelle), Don Giovanni, La Flûte enchantée et des airs de concerts rarement interprétés.
En 1991, elle enregistre au profit de l’ONG Licht ins Dunkel un album de chansons pour enfants, Children’s songs of the world, comprenant 31 chansons et comptines traditionnelles de 26 pays différents.

En 2003, elle fête ses trente-cinq ans de carrière au Bayerische Staatsoper de Munich en interprétant Rosina, le rôle de ses débuts. En mai 2004, elle interprète sa deux-centième Lucia, à Berlin. En décembre 2005, c’est Zerbinetta qu’elle interprète pour la deux centième fois, à l’Opéra d’État de Vienne, dans la production qu’elle a créée en 1976. Elle se produit principalement sur les scènes lyriques de Munich, de Barcelone, de Berlin, de Vienne et donne de nombreux concerts.

En février 2008, elle aborde le rôle-titre dans Lucrezia Borgia (Donizetti) en version de concert au Liceu de Barcelone. Après 40 ans de carrière, elle y fait montre d’un tel engagement et d’une telle maîtrise technique (un pianissimo soutenu pendant 20 secondes; un suraigu final triomphant) que le public en délire déploie des banderoles avec son portrait ou des slogans tels « Edita, simply the best » et la rappelle pendant 35 minutes. Sa prise de rôle scénique suivra à Munich en février 2009.
En mai 2008, elle se produit en Italie lors de récitals de Lieder à Rome et à la Scala de Milan. Elle revient à Prague pour un récital d’airs d’opéras (de Mozart, Bellini, Donizetti) avec l’Orchestre de la Radio Tchèque. Elle termine sa saison 2007-2008 en chantant au mois de juin les rôles d’Elvira (Les Puritains de Bellini) et d’Elisabetta (Roberto Devereux de Donizetti) à Munich, ainsi qu’un concert pour le championnat de football UEFA EURO 2008 à Vienne. En juillet, elle chante au Festival de Munich le rôle de Norma aux côtés d’Elina Garanca, avec qui elle avait gravé sa dernière intégrale d’opéra chez Nightingale Classics, le label de disques créé uniquement pour elle.

Lors de la saison 2008-2009, elle se produit au Japon, en Suisse, en Allemagne et en Espagne, après avoir repris le rôle de Zerbinetta à l’Opéra de Vienne. Elle était également membre du jury du premier concours international de chant Marcello Viotti, en septembre 2008. Lors de ses concerts en Suisse (décembre 2008) et à Barcelone (avril 2009), elle aborda pour la première fois la grande scène de Donna Elvira (Don Giovanni de Mozart) et chanta également les airs de fureur d’Elettra (Idomeneo de Mozart), rôle qu’elle n’a jamais chanté sur scène mais qu’elle avait gravé en studio pour Decca, aux côtés de Luciano Pavarotti.

Lors de la saison 2009-2010, elle revient en France pour chanter des airs extraits d’opéras de Mozart, Bellini, Donizetti. Elle se produit également en Allemagne, en Autriche et en Belgique dans Norma, Les Puritains, Lucia di Lammermoor, Lucrezia Borgia, Ariane à Naxos, Roberto Devereux. En août 2010, elle chante Norma de Bellini au Festival de Salzbourg.

En 2011, elle reprend le rôle d’Anna Bolena de Donizetti au Gran Teatre de Liceu à Barcelone, dans une nouvelle production de Rafel Duran, sous la direction d’Andriy Yurkevych. Le 7 mai 2011, elle donne un récital d’airs d’opéras italiens au Schiller Theater de Berlin. Elle sera ensuite, en 2012, Alaide dans La Straniera de Bellini, en version de concert à Munich puis en version scénique à Zurich, en juin 2013, dans une mise en scène de Christof Loy, ainsi qu’au Theater an der Wien en janvier 2015. En 2011-2012, elle chante au Japon, en Hongrie, en Slovaquie, en Allemagne, en France, en Autriche, en Italie (la Scala de Milan), en République Tchèque.

En 2017-2018, elle avait engagé une tournée de récitals qui marquait ses adieux et la mènera notamment à Kyoto, Zurich, Milan, Berlin et, bien sûr Vienne qui avait tant compté pour elle et où elle apparut plus de 700 fois sur scène.

À l’annonce de sa mort, de nombreux artistes et directeurs d’opéra ont réagi sur les réseaux sociaux pour saluer sa mémoire.

Elle nous manquera…

Visuel : © Paul Fourier

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Paul Fourier

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