Opéra
Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny : Berlin 1930 – Aix 2019

Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny : Berlin 1930 – Aix 2019

09 juillet 2019 | PAR Paul Fourier

Au Festival d’Aix-en-Provence, Ivo van Hove montre une humanité prise au piège d’un système, dans une Mahagonny résolument artificielle. Ce faisant, il signe une version intemporelle et percutante de l’opéra de Kurt Weill et de Bertolt Brecht. Karita Mattila est flamboyante dans un environnement vocal et musical remarquable.

En 1930, de la coopération entre Bertolt Brech et Kurt Weill, après l’Opéra de quat’sous, naît Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny. Œuvre ancrée dans une réalité contemporaine tourmentée par les soubresauts et la chute de la république de Weimar, nourrie de références telle la Ruée vers l’or de Chaplin, elle hésite et oscille – résultat des différences notables de conception entre Weill et Brecht – entre interpellation politique et beauté artistique.
Après la défaite des Allemands en 1918, la nature même du régime politique et économique est interrogée à l’extrême ; tout cela débouchera sur l’arrivée au pouvoir du monstre nazi. Dans ce monde de bouleversements, Brecht et Weill questionnent et bousculent la structure de l’opéra et les habitudes du public bourgeois qui le fréquente.
Pris eux-mêmes dans le creuset de la marmite explosive de l’Allemagne des années 30, ils accoucheront d’une œuvre capitale et foisonnante qui dépeint, dans une forme un peu renouvelée, leur propre réalité, mais résonne aussi à chaque soubresaut de l’Histoire.
L’opéra ne survivra pas longtemps dans le monde hostile et provoquera la rupture entre Brecht et Weill. Il faudra attendre les années 50 et la persévérance de Lotte Lenya, femme de Weill, pour que Mahagonny s’impose vraiment pour ce qu’il est : un chef-d’œuvre.

Cette ville nouvelle, cette « ville-piège », où prospèrent tous les vices et où, surtout, le plus grand crime est de ne pas avoir d’argent, est certes imaginaire. Quoique… elle ne se situe pas, par hasard, sur le continent américain où le capitalisme est devenu la norme. Elle est créée de toutes pièces pour attirer l’argent des chercheurs d’or ; elle est miraculeusement épargnée par un ouragan, ce qui développe chez ses habitants un sentiment d’invulnérabilité et de cette illusion, émergent quatre règles fondamentales pour l’homme de Mahagonny : se remplir la panse, faire l’amour, se battre et boire… Si ce n’est que les quatre préceptes de « cette liberté absolue » peuvent plus sûrement conduire à la mort qu’au plaisir ultime : entrer à Mahagonny, c’est pénétrer dans la machine à broyer les êtres. L’argent y est le bien absolu, celui qui ouvre la porte de la ville et ferme l’existence lorsqu’il vient à manquer. Les grandes valeurs humaines ne sont rien face à lui. Le capitalisme se montre sous son jour le plus cru : individualiste et inhumain.

Au début de la représentation, la vacuité du dispositif d’Ivo Von Hove nous décontenance. Mais, après tout, lorsque le camion de la Begbick et de ses comparses échoue dans le désert, il n’y a ni Mahagonny, ni son futur peuple ; tout est à construire avant que les premiers colons ne se présentent. Seules apparaissent au sol les lettres MAHAGONNY tracées à la bombe. Et ils vont vite arriver, ceux qui croient que cette ville est leur Babylone ; ils vont d’abord apparaître comme une bande d’individus divers et dépenaillés ; ils vont exister par la caméra, ces visages tantôt exaltés, tantôt effrayés qui ne nous quitteront pas. Cette lie de l’espèce humaine, ce sont bien des hommes et des femmes, êtres de chair et de sang qui investissent le vide et veulent leur coin de paradis.

L’utilisation de la vidéo est devenue si commune dans les mises en scène de théâtre et d’opéra qu’elle agace désormais tant qu’elle ne prouve pas qu’elle apporte quelque chose ; elle est, encore une fois, omniprésente, mais il faut reconnaître, finalement, que le procédé est pertinent dans le sens où il MONTRE ce peuple au plus près et la vie qui l’anime. De surcroît, cela s’articule fort bien, pour ce « songspiel », avec le découpage, décidé par Brecht et Weill, en séquences qui sont racontées à l’avance.
Non par décors solides, mais par projection sur un écran vert de fond de scène, le Nouveau Monde va prendre corps ; car, après tout, Mahagonny n’est qu’un rêve, une utopie, une chose éphémère, voire un décor de cinéma. Les artifices qui, d’habitude, sont camouflés en coulisse sont exhibés – tels, pour l’ouragan, ces immenses ventilateurs – comme pour mieux montrer que tout n’est qu’illusion. Plus que la ville Mahagonny, ce Nouveau Monde est probablement l’avatar de celui dans lequel nous vivons, basé sur le capitalisme originel qui, en 1929 comme en 2008, explose en crise et laisse ses victimes sur le carreau. Eux sont réels, mais le monde dans lequel ils évoluent a toutes les apparences du rêve. Ce qui est vrai, pourtant, c’est qu’ils doivent endurer la vraie vie et même, plus souvent, la mort que la vie qui, dans ce système, n’a pas grande importance ; elle peut être si facilement engloutie dans l’indigestion, la débauche, dans un pari stupide ou, crime ultime, à cause du manque d’argent. Les éléments constitutifs de ce peuple vulnérable peuvent s’évanouir sans émotion dans ce monde individualiste où personne n’a l’intérêt de l’autre ou du collectif.
Et puis ce monde peut aussi disparaître, par exemple, par la survenance d’une catastrophe climatique… Ce sentiment d’invulnérabilité face à la catastrophe programmée ne serait-il finalement que le nôtre ?

Nous sommes face à plusieurs groupes. Il y a les trois peu recommandables fondateurs de Mahagonny, la veuve Begbick, Moïse la Trinité et Fatty le Fondé de pouvoir. Il y a les premiers arrivants, dont Jenny et ses copines filles de joie (et même un fils de joie, car on ne sait jamais, il en faut pour tous les goûts) ; là où il y a des hommes chercheurs d’or de l’argent plein les poches, ne faut-il pas des filles pour les leur vider, ces poches ?
Il y a justement ces hommes, Jim, Jack, Bill et Joe, qui se laissent capturer dans cette toile d’araignée où leur espérance de vie est plus que limitée. Leur entrée dans la ville-piège, ce miroir aux alouettes, signe déjà leur mort annoncée. Et, il y a les autres, la foule, celle qui condamne et absout aussi vite que la harangue du procureur ou de l’avocat de la défense les convainc… ou pas.

La veuve Begbick, celle qui a un passé plus que douteux, celle qui a sûrement vécu de ses charmes lorsqu’il en était encore temps va se transformer en gouverneure de la ville et proxénète de la nouvelle chair fraîche, c’est Karita Mattila. Meneuse de revues de ce monde à la dérive, la soprano finlandaise est stupéfiante, car elle se love dans l’univers de Brecht et Weill comme si c’était naturellement le sien. Elle épouse la volonté, la vulgarité, la rouerie de la Begbick ; elle s’impose, évidemment aussi, vocalement avec ce matériau toujours somptueux et ces graves qui font ici merveille et, force est d’admettre que si les autres protagonistes sont très bien, la production n’aurait pas eu le même impact sans la Mattila.
Car ce qui fait aussi la force du spectacle, c’est que chacun est dans le bon ton, celui du Berlin des années 30 sans pour autant – et cela pourra être source d’insatisfaction – épouser la forme cabaret.
Ainsi, si Annette Dasch possède une voix qui n’est pas des plus séduisantes, elle campe une prostituée totalement crédible (et touchante), à la présence forte, aux côtés des autres six filles de joie (Kristina Bitenc, Cathy-Di Zhang, Thembinkosi Magagula, Maria Novella Malfatti, Leonie Van Rheden, Veerle Sanders).
Nikolai Schukoff n’a certes pas la carrure du bûcheron revenant du Grand Nord, mais sa fragilité tire Jim Mahoney vers cette humanité qui le caractérise dans ce monde qui en manque cruellement.
Il est royalement accompagné par ses trois comparses, Sean Panikkar (Jack), Thomas Oliemans (Bill) et Peixin Chen (Joe). Willard White, habitué du rôle, en impose plus par la présence que par une voix devenue aujourd’hui assez confidentielle. Alan Oke complète le tableau en complice naturel de la Begbick.

Mahagonny est un chef-d’œuvre. Mais, depuis ses débuts, il y a eu débat sur l’environnement musical qui est le sien, celui « cabaret » entendu dans les enregistrements avec Lotte Lenya ou une forme plus opératique ?
Esa-Pekka Salonen choisit bien sûr la seconde option en n’omettant jamais de faire sonner percussions et cuivres quand ça doit péter plus qu’éblouir. Le monde de Mahagonny s’accommode fort bien du foisonnement orchestral, mais l’épate doit souvent l’emporter sur la beauté musicale. Aux outrances chaloupées de la Mattila il faut bien répondre, de la fosse, par ce qu’il faut de bastringue.
Le Philharmonia orchestra est fabuleux dans cet exercice. Et son pendant sur scène, le chœur Pygmalion, dirigé par Richard Wilberforce, est la remarquable incarnation d’un véritable personnage, de ce peuple cher à Brecht et à Weill ; ils sont parfaitement en phase avec la construction dramaturgique et vidéographique imaginée par Ivo van Hove, Koen Tachelet (dramaturgie), Tal Yarden (vidéo), Jan Wersweyveld (scénographie et lumières) et An d’Huys (costumes).

Van Hove met Mahagonny en miroir avec notre monde en crise grâce à la transformation du plateau en lieu d’artifice et à l’utilisation totale des technologies actuelles. C’est finement réalisé, et lorsque l’ensemble des chanteurs vous interpelle, lors du final en forme de requiem, et vous rappelle que vous êtes les spectateurs (et acteurs) de la décomposition, cela vous touche au cœur aussi sûrement qu’une flèche empoisonnée.

© Pascal Victor/ArtComPress

Au Festival d’Aix-en-Provence jusqu’au 15 juillet.

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