Cinema
Mort de Jean-Marie Straub, réalisateur en recherche, constant

Mort de Jean-Marie Straub, réalisateur en recherche, constant

21 novembre 2022 | PAR Geoffrey Nabavian

Refermant soixante années de cinéma à l’encontre de pas mal de formes, Jean-Marie Straub est décédé le 20 novembre à 89 ans. Il laisse une filmographie qui constitue un sommet absolu de hors-format, co-signée pour la plus grande part avec feu Danièle Huillet.

Leur long-métrage de 1968 voulait trancher. Or il fut applaudi par les élites du goût. Qu’à cela ne tienne : la bourgeoisie voulait de la culture, il et elle lui en donnèrent. En 1970, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub filmèrent Les Yeux ne veulent pas en tout temps se fermer ou Peut-être qu’un jour Rome se permettra de choisir à son tour. Un titre à prononcer comme on prononcerait des alexandrins. C’était d’une adaptation filmée de Pierre Corneille qu’il s’agissait, de sa pièce de théâtre Othon plus précisément. Une adaptation dite majoritairement par des interprètes italiens à l’intonation assez distordue, dite aussi très rapidement, sur des collines de Rome avec en fond les bruits de la ville. Scandale dans les rangs du public. « Monologue suicidaire face à la vie » put-on lire dans Télérama. Claude-Marie Trémois y affirmait également : « les bons burlesques sont si rares ! » Jean Narboni, dans les Cahiers du cinéma, souligna lui la « stérilisation de toute rhétorique » à l’œuvre au sein de ce film, expliquant aussi que son article avait pour but de « faciliter la pénétration du film dans les couches intellectuelles petites-bourgeoises voulant s’aligner sur des positions marxistes ».

Parler de Jean-Marie Straub, et partant de Danièle Huillet, signataire avec lui de tous ses films jusqu’à sa mort en 2006, rend obligatoire de témoigner des milliers de pages écrites sur ce qu’ils tournèrent. A l’heure du bilan, leur filmographie constitue un sommet de hors-format. Donc quelque chose de précieux en soi. La grande majorité de leurs films n’ont pas des durées de long-métrage. Tous ont pour but de donner à écouter des textes littéraires, souvent engagés. La plus grande part de ces objets filmiques sont marqués par une sobriété de fer : ils ambitionnent le plus souvent de ne pas livrer au spectateur d’images toutes faites, de le laisser se faire son propre film dans sa tête. Ou bien aussi de le laisser prendre ce que bon lui semble, dans ce qui lui est donné. De lui permettre de s’en aller avec un vers marquant de Pierre Corneille, un morceau musical classique. Quelque chose qui l’accompagnera un peu, grandira peut-être en lui, excitera peut-être sa curiosité.

Le fameux film tant commenté de 1968, Chronique d’Anna Magdalena Bach, remplit cet office. Il donne principalement à voir la musique de Jean-Sébastien Bach interprétée au sein de plans fixes en noir et blanc. Avec une évocation du compositeur par sa femme, que l’on ne voit bien entendu pas à l’image mais que l’on entend en voix-off, ponctuellement, par-dessus la musique. Distanciation, mélange : il y a un peu de tout ça. Au milieu du film, la caméra cadre un chanteur, interprétant une sublime pièce musicale. Sans que le plan ne soit trop rapproché, on a tout le loisir d’observer les mouvements de sa bouche travaillant, mâchant les notes de la partition. C’est extrêmement beau. Comment s’appelle cette pièce musicale de Jean-Sébastien Bach ? On n’a pas encore interrogé Wikipedia sur cette matière. Par contre, on se la chante souvent, cette musique.

Le travail de la langue avait aussi grandement son importance, dans les films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. En 2001 sortit leur long-métrage Ouvriers, paysans. On y voit, pendant deux heures, des interprètes lire un texte d’Elio Vittorini dans une forêt. Un texte qui évoque une communauté – peut-être non fictive – fondée par des hommes et femmes en Italie après la Seconde Guerre mondiale, essayant de réinventer les rapports. Il est conseillé de parler italien avant de se frotter à ce film-ci, afin de pleinement s’immerger dans la langue du texte. Les mêmes principes furent il semble aussi à l’œuvre, plus ou moins, sur le long-métrage La Mort d’Empédocle ou Quand le vert de la terre brillera à nouveau pour vous, prenant pour objet une pièce de théâtre de Friedrich Hölderlin et sorti en 1987. Surtout, dans leur film Antigone sorti en 1992, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub travaillèrent l’allemand dans le but de proposer « un voyage dans la langue allemande« , propos rapporté dans Télérama alors. Il s’agissait du texte de la pièce de théâtre de Sophocle, dans la traduction de Friedrich Hölderlin, considéré en prenant en compte le travail fait par Bertolt Brecht sur lui.

D’autres de leurs longs-métrages prennent pour objet Franco Fortini (Fortini/Cani, datant de 1976), ou la musique d’Arnold Schönberg (Moïse et Aaron, sorti en 1975). D’autres encore sont figuratifs, mais très sobres aussi, comme AmerikaRapports de classe, adapté de Franz Kafka et filmé en 1984. Certains réalisateurs marchent plus ou moins sur leurs traces : Christian Merlhiot, Christophe Atabékian… Et puis, au fil de leur parcours, le « succès » les visita à nouveau parfois, comme lors de la sortie en 1999 de l’applaudi Sicilia !, adapté d’Elio Vittorini encore. Lors d’une interview en vidéo par Les Inrocks en 2001, Jean-Marie Straub avançait que si ce film-ci avait marché, c’est que la bourgeoisie aimait suivre un héros qui effectuait un parcours initiatique. « On ne peut tout de même pas faire sortir la bourgeoisie de ses vices« , concluait-il.

Il demeure difficile d’écrire, de fixer les choses quant aux films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub tant ils semblent en mouvement, tant ils demandent de considérer la foule de commentaires qu’ils ont produits. La plus grande partie de leur filmographie a été éditée en DVD par les éditions Montparnasse, que l’on remercie grandement. Leurs films sont trouvables dans une collection qui a pour titre « Le geste cinématographique ». Qu’ajouter ?

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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