Opéra

[Festival de Bayreuth] Roi du pétrole, Frank Castorf dynamite « le Ring » de Wagner

[Festival de Bayreuth] Roi du pétrole, Frank Castorf dynamite « le Ring » de Wagner

01 septembre 2014 | PAR Christophe Candoni

À Bayreuth, Frank Castorf s’attaque pour sa première mise en scène d’opéra à la tétralogie de Richard Wagner. Il saisit l’occasion d’en découdre avec le mythe et réalise un travail de décapage anarchiste et anachronique. En livrant une lecture de l’œuvre résolument matérialiste et volontiers provocatrice, il signe un formidable Ring, celui des illusions perdues.

L’emblématique intendant de la Volksbühne, l’un des plus importants théâtre berlinois, impose d’emblée son style sur la scène lyrique : sa monumentalité scénographique, son esthétique à la laideur et au kitsch revendiqués, sa manière inimitable d’opérer une désacralisation forcenée à grand renfort d’ironie, de souillure, d’hémoglobine sans rien perdre de son habituel goût pour le sacrilège et la polémique. Son Ring hyper inventif est forcément emprunt d’un humour féroce et d’une perplexité désabusée. La proposition foisonnante tranche net – et c’est peut-être son aspect le plus subversif – avec le dépouillement absolu de la scène bayreuthienne autrefois délivrée de toute surcharge décorative. Seule demeure de l’époque de Wieland Wagner la circularité du plateau où sont montés sur tournette les impressionnants décors d’Aleksandar Denic.

Rheingold est un prologue formidablement trash imaginé et monté comme un série rétro. Les filles du Rhin et Alberich prennent le frais sur la terrasse d’un Motel texan avec piscine et barbecue, les dieux et les géants sont présentés comme une faune bigarrée d’ambitieux casseurs sans foi ni loi suivis à la trace par des caméras jusque dans les espaces clos d’une chambre étroite ou d’une station-service partiellement visibles de la salle. Un usage magistral de la vidéo en direct permet de démultiplier les lieux et les actions sur scène et en dehors. Plus sage mais pas moins inspirée, Die Walküre montre Fricka en reine du désert maniant le fouet, Wotan en patriarche tsariste aux traits creusés et fatigués et ses filles en nouveaux riches à la tête d’une juteuse exploitation industrielle. Plus tard, Siegfried élevé par un Mime bestial dans une caravane de fortune fera son initiation bien loin d’une forêt merveilleuse mais dans le bitume gris et les poubelles d’une AlexanderPlatz déserte et malfamée où Fafner le dragon est un bandit proxénète tué sous les rafales d’une Kalachnikov et l’oiseau chantant, une danseuse de cabaret. Enfin, Brünnhilde conclut Der Götterdämmerung au pied de Wall Street en sortant du coffre d’une vieille Mercédès des bidons d’essence qu’elle vide et répand devant la bourse incendiée. Voici quelques images saisissantes qui font de ce Ring un spectacle passionnant de bout en bout et riche de sens même si quelques flottements anecdotiques demeurent. Il est par exemple dommage que Castorf n’aille pas au bout de sa dernière idée et prive le public d’une spectaculaire explosion finale.

Plus cynique que lyrique, Castorf se méfie des bons sentiments et tourne en dérision les scènes les plus passionnées. Les bouleversantes retrouvailles de Siegmund et Sieglinde en pâtissent, malgré l’incandescence d’Anja Kampe et le beau chant de Johan Botha. Pas plus de romantisme ne transpire de l’éveil de Brünnhilde qui se fait aussitôt planter à la table d’un miteux Biergarten par un Siegfried indifférent davantage préoccupé à nourrir un crocodile lubrique que de choyer sa bien-aimée. Le passage est alors d’une âpreté cruelle et d’une drôlerie géniale.

Si Lance Ryan fait défaut par son chant poussif et débraillé, il compense par d’immenses qualités de jeu en campant un Siegfried bad boy, insolemment destroy, écorché vif. Il peut se targuer d’être un grand acteur « castorfien ». Autour de lui, le casting de chanteurs solides et homogènes bénéficie de fortes présences à la fois scéniques et vocales. Le plus grand bonheur musical vient de la direction exceptionnelle de Kirill Petrenko. L’actuel directeur musical du Bayerische Staatsoper de Münich fait des étincelles à la tête d’un orchestre auquel il insuffle toute en finesse un souffle théâtral sans faille.

En suivant de façon décousue et non chronologique l’histoire de la conquête du pétrole, Castorf fait voyager le public de la fin du XIXe siècle à nos jours, de Baku en Azerbaïdjan à Wall Street en passant par Berlin, et démonte l’histoire géopolitique contemporaine avec une redoutable intelligence doublée d’un sens critique aigu et non dénué d’humour. Il présente un monde régit par une avidité impitoyable, des rapports de force permanents, une violence gratuite et du sexe facile, où tout finit par vriller dans le consumérisme et l’absence d’idéal. Enfant de la RDA, il met en scène les tensions entre l’Ouest et l’Est qui nourrissent habituellement son travail dramatique et pointe l’effondrement des modèles de sociétés symbolisé par l’impressionnant mont Rushmore revisité à l’effigie des icônes communistes.

Créé l’été dernier à l’occasion du bicentenaire de la naissance de son compositeur, ce Ring a fait scandale et Castorf recevait à la tombée du rideau final d’interminables sifflets et huées. Sa première reprise le mois dernier s’est clôt sur une inévitable bronca mais au cours de laquelle ses ardents défenseurs se faisaient davantage entendre. Controversé en 1976, le Ring de Chéreau est devenu mythique… Il est bien à prévoir que celui de Castorf en prenne le chemin.

© Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “[Festival de Bayreuth] Roi du pétrole, Frank Castorf dynamite « le Ring » de Wagner”

Commentaire(s)

  • Oui, oui… Enfin, tout de même, vous auriez peut-être pu aller au bout de votre analyse. Parce qu’enfin, dynamiter signifie bien, me semble-t-il, « détruire », « anéantir »… Et sur ce plan, je suis bien d’accord avec vous : M. Castorf s’amuse à détruire une œuvre sur la scène où il était censé la porter. Maintenant, si l’on estime que la destruction est une forme d’art… Pourquoi pas? Mais prenez garde ! On ne sait jamais trop jusqu’où peut mener une telle conception des choses !

    septembre 2, 2014 at 7 h 10 min

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