Opéra

Doublé baroque aux couleurs contemporaines à Lille

Doublé baroque aux couleurs contemporaines à Lille

21 janvier 2019 | PAR Gilles Charlassier

En ce début d’année, l’Opéra de Lille met à l’affiche un doublé associant Pygmalion de Rameau et L’Amour et Psyché de Mondonville, revisité de manière contemporaine par la chorégraphe Robyn Orlin, et défendu magistralement par le Concert d’Astrée et des solistes également rompus à ce répertoire, dont il restituent toutes les saveurs.

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Robyn Orlin n’est pas une novice dans le monde de l’opéra, ni dans celui du baroque. En 2007, elle avait mis en scène L’Allegro, il penseroso ed il moderato de Haendel à Garnier avec le ballet de l’Opéra national de Paris, et Lille l’a depuis plusieurs fois invitée sans se limiter à un seul répertoire. Ce n’est donc pas l’atavisme de la danse qui a valu à la chorégraphe sud-africaine de se voir confier la nouvelle production, présentée la saison dernière à Dijon, associant Pygmalion de Rameau à L’Amour et Psyché, la troisième entrée des Fêtes de Paphos de Mondonville, sous le signe des tribulations de l’amour et de la jalousie. Au-delà de la parenté thématique, le couplage est bien moins inédit qu’il n’y paraît : les deux œuvres ont régulièrement été jouées ensemble au XVIIIème siècle.

Certes, le spectacle double par des danseurs chacun des solistes chantés, sans se réduire à un dispositif éprouvé maintes fois par ailleurs, et, avec des interprètes « noirs », prend le contre-pied du tropisme « blanc » du ballet, en particulier classique, jusque dans le vocabulaire chorégraphique. La vidéo en temps réel réalisée par Eric Perroys fait un pont entre les mots et les gestes. Dans la condensation dramatique de Pygmalion, un voile anthracite monté sur un baldaquin sert de surface de projection pour la superposition – jusqu’au maelström de l’inextinguible insatisfaction du désir de l’amant et du créateur – des images des corps filmés côté cour qui se succèdent sur le plateau, avant l’apparition de la Statue et les réjouissances des nouvelles amours, tandis que l’écran de toile est démonté à la fin de l’acte.

Si le dispositif résume l’essentiel de l’argument, c’est dans le Mondonville que le procédé développe toutes ses ressources, au risque de verser parfois dans une illustration prolixe, relayée par les artifices décoratifs de Maciej Fiszer et l’extravagance vestimentaire dessinée par Sonia de Sousa, sous les lumières de Laïs Foulc. L’ouverture est utilisée comme un générique de présentation des quatre personnages, et de leurs doubles pantomimes, avec un goût marqué pour la confusion des genres, jusqu’aux confins du bon goût, prolongeant au demeurant les jeux de codes de l’opéra baroque. Non exempt d’humour et de facilités, le résultat affirme une évidente fluidité narrative, là où la première partie s’en tenait davantage à une simultanéité conceptuelle un peu perturbante. Plus que dans les déclarations d’intention, c’est dans le plaisir d’un divertissement, qui n’hésite pas à investir la salle, que se mesure la réussite du spectacle.

Et la réalisation musicale ne fera que la démultiplier. En Pygmalion, Reinoud van Mechelen affirme une clarté nourrie, où le grain charnu d’un timbre lumineux se conjugue à une intelligibilité impeccable – comme l’ensemble du plateau vocal – qui sait moduler avec sensibilité les affects du personnage. Dans L’Amour et Psyché, la noirceur vindicative et comique de Tisiphone revient à un Victor Sicard solide et sournois, aux lèvres grimées de rouge et en robe à paillettes. Le trio féminin sait individualiser efficacement les caractères. Discrète Statue, Magali Léger réserve à Psyché un babil séduisant et fruité. Dans les deux ouvrages, Armelle Khourdoïan incarne Amour avec une fraîcheur appréciable, quand Samantha Louis-Jean tresse la jalousie haute en couleurs de Céphise et Vénus. Avec son ensemble Le Concert d’Astrée, en résidence à l’Opéra de Lille, Emmanuelle Haïm met en valeur les saveurs des deux partitions, sans hésiter à jouer des effets de halos dissonnants aux choeurs pour les scènes infernales. Un festin pour les yeux et les oreilles !

Gilles Charlassier

Pygmalion,Rameau ; L’Amour et Psyché, Mondonville, mise en scène : Robyn Orlin, Opéra de Lille, jusqu’au 24 janvier 2019

©Opéra de Lille

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