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Le Domino Noir : opéra romantico-vaudevillesque servi par une belle légion de chanteurs-comédiens

Le Domino Noir : opéra romantico-vaudevillesque servi par une belle légion de chanteurs-comédiens

25 février 2018 | PAR Victoria Okada

L’Opéra Royal de Wallonie-Liège a présenté, le vendredi 23 février, la première du Domino Noir, opéra en trois actes de Daniel-François-Esprit Auber, en coproduction avec l’Opéra-Comique de Paris dans une mise en scène drôle et pétillante.

Comment remonter une œuvre créée en 1837 avec un immense succès qui dura tout le 19e siècle, mais tombée ensuite aux oubliettes, tout en la modernisant au goût du 21e siècle ? Voici le défit de cette production, le défit pleinement réussi, sur le plan vocal aussi bien qu’au niveau scénique.

Histoire aux ingrédients de succès
C’est un conte de fée de Noël, concocté façon vaudeville. Déguisement, exotisme, quiproquos, blagues, jeux de mots… on y a mis tous les ingrédients de succès à la mode. Il est aussi question du fantôme et du couvent, sujets auxquels les scènes parisiennes s’en prenaient à cœur joie, comme on pouvait voir dans La Dame blanche, Robert le Diable, Le Compte Ory, Les Mousquetaires au couvent…, ou Giselle et La Péri pour le ballet. L’histoire raconte l’amour de la belle Angèle et d’Horace, qui va de rebondissements en rebondissements. Acte I : Lors d’un bal masqué de Noël, Horace reconnaît Angèle habillée en domino noir, qu’il avait rencontrée un an auparavant à la même occasion. Il croit cependant qu’elle est la femme de Lord Elfort. Acte II : Chez son ami Juliano, Horace la reconnaît en soi-disant cousine aragonaise de Jacinthe, gouvernante qui voit son idylle avec Gil Perez s’envoler. Acte III : Au couvent, où Angèle et son amie Brigitte sont novices, Horace demande à l’abbesse l’annulation de son projet de mariage avec sa promise Brigitte pour pouvoir épouser une autre. Angèle, qui devait devenir abbesse, est libérée par la nomination de la sœur Ursule à cette fonction, et demande Horace pour époux.

La mise en scène éclectique et poétique
La première mise en scène d’opéra de Valérie Lesort et Christian Hecq est drôle, avec un joyeux mélange d’éléments opposés : esthétiques romantique et moderne, couleurs sobres et vivifiantes, décors classiques et déjantés. Dans le premier acte, derrière une énorme horloge, le bal masqué bat son plein, avec des personnages aux masques d’animaux marins, comme un clin d’œil aux 20 000 lieues sous les mers avec lesquels les metteurs en scène ont remporté le Molière 2016 de la création visuelle. La musique techno aux thèmes de l’Ouverture de l’opéra s’entend et s’interrompt avec l’ouverture et la fermeture de la porte. Robes à crinoline, certaines de style conventionnel, d’autres totalement fantaisiste (avec des fleurs sur des baleines visibles), redingotes et vestons, haut-de-forme, corps de Jacinthe digne de lutteur de sumo, « short » de Gil Perez avec des cœurs sur les fesses, coiffe en forme d’église d’Angèle novice, aiguilles de hérisson, plumage de paon, boule à miroirs, plumeaux, fleurs… Et ladite horloge, le papier peint délicieusement désuet de chez Juliano, et puis, le cochon sur le plateau ainsi les gargouilles et les statues du couvent qui s’animent allègrement… Les idées visuelles sont nombreuses et ingénieuses, renforçant la vraisemblance du livret et ne laissant pas au spectacle un seul moment d’ennui. Les textes parlés sont remis au goût du jour avec des suppressions et des réécritures partielles de certains passages, sans perdre la force de Scribe. La caractérisation, très claire, de chaque personnage permet de le trouver facilement dans une intrigue pourtant complexe. Faire appel à deux comédiens pour les rôles de la sœur Ursule et du Lord Elfort (Sylvia Bergé et Laurent Montel) est un atout qui répond parfaitement à l’exigence de l’opéra comique. La présence de six danseurs ajoute à la fois une légèreté et une épaisseur au spectacle, en multipliant l’aspect visuel amusant.
Quelques bémols cependant dans cette mise en scène à la fois désopilante et poétique : les intonations anglaises de Lord Elfort, attaché à l’Ambassade d’Angleterre, prennent parfois trop de place et vont à l’encontre des effets escomptés ; Lorsque la chanson d’Angèle attire l’intention des invités exclusivement masculins de Juliano, leurs mains baladeuses tirant sa jupe fait inévitablement penser à l’actualité d’harcèlements vis-à-vis des femmes, cela aurait été probablement beaucoup mieux si leurs gestes étaient plus francs pour essuyer le refus catégorique de la pseudo-Aragonaise !

Les chanteurs et musiciens en bonne humeur dans l’esprit de troupe
La distribution des chanteurs qui ont tous une diction limpide et des intonations justes, est l’autre point fort — et essentiel — du spectacle. Anne-Catherine Gillet, sans se contenter de sa voix irrésistible toujours idéalement placée et naturellement projetée, fait preuve de son grand talent de comédienne en simulant une abbesse âgée. Antoinette Dennefeld, dans le rôle coquet de Brigitte, assure une performance confiante et plaisante. Marie Lenormand enfile parfaitement la peau (et le corps) de Jacinthe, avec une extraordinaire aptitude au jeu comique auquel s’adapte merveilleusement sa voix. Un naturel surprenant également chez François Rougier, qui montre une belle cohérence et une continuité absolue entre le chant et la parole. Étonant aussi est Laurent Kubla en Gil Perez, un rôle qui demande plus d’être acteur que chanteur mais il l’assume totalement, au grand plaisir du spectateur. Cyrille Dubois garde merveilleusement la fraicheur de son timbre tout au long des trois actes, à la fois dans le chanté que dans le parlé.
L’Orchestre de l’Opéra de Wallonie-Liège paraissait au début assez timide et manquait d’homogénéité (enfin… depuis une place au troisième balcon où le son est étouffé par le quatrième balcon au-dessus de la tête et avec une visibilité réduite à cause d’un poteau devant les yeux, difficile de juger correctement leur interprétation… et celle des chanteurs également d’ailleurs…), mais prend progressivement la cadence et la sonorité devient plus épais. La baguette de Patrick Davin connaît le rythme, indique les tempos justes et convaincants et donne la couleur adéquate à l’orchestre et à l’ensemble du plateau.
Le spectacle est si bien construit sur tous les plans qu’il tient toute la salle en haleine, et trois heures passent comme un instant.
On peut d’ores et déjà affirmer que les six représentations à l’Opéra-Comique, à partir du 26 mars, avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France et le Chœur Accentus, seront un régal, avec un bon mûrissement à Liège !

Le Domino Noir, opéra-comique en trois actede Daniel-François-Esprit Auber, livret d’Eugène Scribe.
Représentation du 23 mars 2018 à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège
Direction musicale: Patrick DAVIN
Mise en scène : Christian HECQ et Valérie LESORT
Décors: Laurent PEDUZZI
Costumes: Vanessa SANNINO
Lumières: Christian PINAUD
Chorégraphie: Glyslein LEFEVER
Chef des Chœurs: Pierre IODICE

ANGÈLE: Anne-Catherine GILLET
HORACE: Cyrille DUBOIS
BRIGITTE: Antoinette DENNEFELD
JULIANO: François ROUGIER
JACINTHE: Marie LENORMAND
GIL PEREZ: Laurent KUBLA
URSULE: Sylvia BERGÉ
LORD ELFORD: Laurent MONTEL
MELCHIOR: Benoît DELVAUX

Orchestre et Chœurs: Opéra Royal de Wallonie-Liège
Nouvelle Coproduction: Opéra Royal de Wallonie-Liège et Opéra Comique

Photos © Lorraine Wauters – Opera Royal de Wallonie

Infos pratiques

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