Opéra

Die stumme Serenade de Korngold à Levallois

Die stumme Serenade de Korngold à Levallois

31 mai 2019 | PAR Clément Mariage

C’est à la Salle Ravel de Levallois que la compagnie Opera Fuoco a fait résonner pour la première fois en France Die stumme Serenade de Korngold, dans une production soignée et pleine d’allant.

On connaît en général surtout la compagnie Opera Fuoco, pépinière de jeunes artistes chapeautée par David Stern, pour le travail qu’elle mène dans le répertoire baroque. C’est oublier les incursions qu’elle a entreprises et continue d’entreprendre dans le répertoire lyrique dit « léger » du XXe siècle. L’année passée, la compagnie avait présenté Kiss me Kate de Cole Porter. Cette année, Die stumme Serenade («La Sérénade silencieuse ») de Erich Wolfgang Korngold, œuvre rarissime, créée en version de concert à Vienne en 1951, en version scénique à Dortmund en 1947, et seulement reprise en 2007 à Munich, puis en 2009 à St. Bile et Freiburg (production enregistrée et parue chez le label CPO). Cette unique représentation de Die stumme Serenade à Levallois constituait donc la création française de l’œuvre  !

On sait peu que Kongold, exilé aux États-Unis dès 1933 et naturalisé américain en 1943, composa la musique de nombreuses productions hollywoodiennes (ce qui lui valut d’être récompensé de deux Oscars) et dirigea des opérettes à New York dans les années 1940. C’est lors de son exil à Hollywood qu’il décida de composer une œuvre à la croisée de l’opéra et de la comédie musicale, inspirée de la musique jazz et de l’opérette berlinoise, après avoir composé six opéras et une opérette d’après des thèmes musicaux de Johann Strauss (Das Lied des Liebe).

Le titre oxymorique de l’œuvre renvoie à la sérénade que le couturier Andrea Coclé, éperdument épris de Silvia Lombardi, fiancée du Premier ministre, a entonnée silencieusement (car personne ne l’a entendu) sous la fenêtre de sa belle. Comme il s’est également introduit dans sa chambre pour l’embrasser, le Premier ministre charge la police de retrouver le coupable. La même nuit, cependant, une bombe a été retrouvée sous le lit du Premier ministre, ce qui oblige maintenant le chef de la police à mettre la main sur deux hommes. S’ensuit une série de rebondissements abracadabrantesques, avant le triomphe obligé de l’amour à la fin de l’ouvrage, présenté explicitement, sur un mode brechtien, comme un artifice proprement théâtral.

La mise en scène d’Olivier Dhénin et de sa compagnie Winterreise se révèle d’une très grande qualité. Le choix a été fait de situer l’action, qui se déroule en principe dans la Naples de 1820, dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, à laquelle la musique de Korngold, bien que postérieure, fait immanquablement songer. Les costumes élégants d’Hélène Vergnes rappellent les créations de Jeanne Lanvin et les décors élégants, relevés par les éclairages variés et soignés d’Anne Terrasse, composent des espaces évocateurs et différenciés. Si le plateau manque parfois un peu d’aisance dans les chorégraphie très musical de Nina Pavlista et dans les dialogues adaptés en français par Olivier Dhenin, la direction d’acteur permet un soutien continu de l’action et confère à tous les personnages un charme certain. Une belle réussite que cette création élégante, distancée et pétillante et d’une finition rare pour n’être présentée qu’une fois !

La distribution réunit de très jeunes artistes, peut-être encore un peu verts pour certains, mais d’une grande fraîcheur et d’un enthousiasme ravageur. Olivier Bergeron, au timbre clair et au chant ductile, compose un Coclé touchant et séduisant. Dania El Zein, à l’émission parfois un brin matifiante, campe une Silvia Lombardi distinguée et à la ligne perlée. On retiendra en particulier la charismatique Louise de Julie Goussot, au timbre savoureusement velouté, ainsi que les deux fringantes voix de basse d’Olivier Gourdy et Louis Roullier, qui ne manquent pas de mordant et caractérisent solidement leur personnage.

Dans la fosse, David Stern dirige d’un geste résolu l’orchestre de Korngold, à la nomenclature plutôt originale : deux pianos, un célesta, deux violons, un violoncelle, une flûte, une clarinette, un saxophone alto et de nombreuses percussions. Des roulis des thèmes de valse ou de tango, aux mélodies chaloupées et suaves, tous les aspects de la partition sont animés avec une égale poigne, qui ne sacrifie en rien à la tendresse des phrasés.

La saison prochaine, la compagnie Opera fuoco devrait donner Lady in the Dark de Kurt Weill : c’est à ne pas manquer !

Clément Mariage


Crédit photographique : Winterreise.

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Clément Mariage

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