Opéra
Désolation et rédemption ? Parsifal par Calixto Bieito

Désolation et rédemption ? Parsifal par Calixto Bieito

13 avril 2018 | PAR Nicolas Chaplain

A Stuttgart, le Parsifal que Calixto Bieito créa en 2010, n’a rien perdu de sa force et de sa radicalité. Perturbantes et fascinantes sont les images, l’atmosphère, la lecture singulière de l’œuvre de Wagner par le metteur en scène espagnol. L’orchestre, dirigé par Sylvain Cambreling, est saisissant de beauté.

Dans la grisaille et la brume apparait un paysage dévasté, une lande désespérée, une forêt de troncs nus, tandis que les premières notes du Prélude se font entendre. Un pont en ruine rappelle celui de « Combat de nègre et de chiens » de Koltès par Chéreau et Peduzzi. Une femme en sari s’assied et semble méditer. Elle se prend la tête dans les mains et supplie avec force. Une autre femme en jogging et baskets erre au fond. C’est Kundry. Hagarde, une autre femme, nue et enceinte, pénètre dans la forêt. Kundry lui couvre alors les épaules avec sa doudoune et lui donne à boire, dans ses propres mains, de l’eau qu’elle tire d’une flaque au sol, cueillant ainsi les spectateurs, provoquant dès les premières minutes effroi et pitié. Un homme portant une combinaison et des bottes en plastique traverse l’espace tel un fantôme et des vétérans d’un autre temps se regroupent sur le pont. Tous attendent, mais quoi ? Un miracle ? Ces personnes énigmatiques et silencieuses, solitaires et vulnérables sont porteuses des symboles et des sens multiples qui traversent l’opéra de Wagner : la dévastation, le dépouillement, la maternité, la féminité, l’exclusion, la marginalité sociale, le bouddhisme et, enfin, l’espoir.

Une grave crise – un cataclysme politique ou climatique – a ravagé cet endroit. L’urgence d’un rédempteur se fait sentir pour panser les plaies et secourir les survivants. Tel est le point de départ de la proposition passionnante, violente et sombre de Bieito. En rampant ou en sortant de terre, ces rescapés apparaissent comme des zombies, portent des masques à gaz, des gilets de sauvetage et brandiront plus tard des pancartes et des banderoles sur lesquelles on pourra lire dans différentes langues « Délivre-moi », « Qui est Dieu ? », Guide-moi ». Lors de la cérémonie du Graal, un rituel kitsch et dérisoire, ils se prosternent, adorent des breloques, des coupes, des autels, des petits Boudha, des croix…

Un sauveur, il y en aura un grâce à l’arrivée du bien-nommé Parsifal. Gurnemanz reconnaît l’« innocent au cœur pur » qui délivrera Amfortas de sa blessure et lui imprime au fer rouge « Erlösung » (Délivrance) sur le torse. Ce Parsifal est un ado naïf et bagarreur qui s’éclate avec sa petite tractopelle en plastique, s’émoustille devant les corps nus des Filles-fleurs.

Calixto Bieito développe dans son Parsifal une esthétique de film catastrophe et une tonalité apocalyptique inspirées du roman « La Route » de Cormac McCarthy.  Des scènes de sauvagerie, de mutilations, de viol et de cannibalisme se succèdent : un des jeunes enfants de chœur vêtus en anges est déshabillé et fouetté violemment par Gurnemanz, Amfortas est passé à tabac et laissé pour mort, nu dans une baignoire pleine de son sang. Kundry mord l’oreille de Gurnemanz, se coupe la langue, se tranche le crâne avec un couteau. Parsifal frappe et égorge une fille-fleur… Bieito implique les principes d’actualisation et de transposition propres au Regietheater (les sacs Tati, le chariot de supermarché), utilise les codes de la performance notamment à l’acte II – les Filles-fleurs ne sont pas des créatures sensuelles attirantes mais des poupées terrifiantes et névrotiques enroulées nues dans du film plastique transparent et se peignent de manière répétitive et obsessionnelle avec du rouge à lèvre le sexe et la poitrine, Kundry évoque l’amour maternel et offre son sein à Parsifal -, il porte un questionnement actuel, un regard sarcastique et parodique sur la religion, le besoin d’idoles, la nécessité de croire en un sauveur. Ainsi, Gurnemanz s’inflige une ceinture d’épines autour du ventre et dans le dos, Kundry oint les pieds de Parsifal avec une perruque, Parsifal devient un prophète charlatan, un Christ tel que sur les peintures de la Renaissance avec une aube colorée, des ailes d’ange, une armure dorée et un casque romain. Il bénit et baptise avec l’eau d’une bouteille en plastique, accomplit un rite mystico-glinglin, soumet la foule qui le porte en triomphe tandis que la misère qui demeure. Kundry seule à présent dans l’obscurité mange avec les doigts une boîte de conserve.

L’engagement physique et psychologique des chanteurs est remarquable. Attila Jun (Gurnemanz) est malheureusement monolithique et monotone, face à la rampe, peu expressif  mais n’est-ce pas aussi le personnage austère voulu par Bieito ? Daniel Kirch (Parsifal) semble inépuisable et, intrépide, il ne s’essouffle jamais. Christiane Libor (Kundry) est vaillante et ardente. Markus Marquardt (Amfortas) est très émouvant, de même que Matthias Hölle (Titurel). Le Klingsor de Tobias Schabel, héros noir et maléfique en slip avec sa mitrailleuse crachant du feu, est capiteux et touchant. Sylvain Cambreling dirige avec théâtralité et obtient de l’orchestre des sons amples, vibrants et exaltants. Le chœur est splendide. Si la proposition de Bieito est délibérément trash, elle est aussi une peinture humaniste dense et profondément émouvante sur la fragilité humaine.

© Martin Sigmund

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Nicolas Chaplain

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