Opéra
De Büchner à Berg… et à l’actualité, Wozzeck nous bouscule à l’Opéra de Paris.

De Büchner à Berg… et à l’actualité, Wozzeck nous bouscule à l’Opéra de Paris.

11 mars 2022 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Berg, de retour à l’Opéra Bastille dans une production marquante de William Kentridge, est un moment important de la saison actuelle. Il bénéficie de plus d’une bonne direction et d’une distribution quasi idéale. L’occasion rêvée de voir ou revoir une œuvre réputée difficile.

Le personnage Wozzeck (ou plutôt Woyzeck) vient de loin ; il est né d’une œuvre fragmentaire et inachevée conçue par Georg Büchner en 1836, sur la base du fait divers relatif à un soldat qui a tué sa femme, lui reprochant un adultère, et qui sera condamné à mort. Mais la peinture de ce fait divers a eu, en fait, de multiples ramifications.
Vers la question sociale tout d’abord, l’écrit – puis l’opéra – font, comme le disait Adorno, parler « l’humanité des êtres déshumanisés ». Vers le langage également, et de la façon dont « les pauvres gens » (« Wir arme Leut ! » dit Wozzeck) sont manipulés par le langage des autres (ici, le docteur et le capitaine) et privés de la capacité à s’exprimer autrement que par la violence.
Vers la guerre enfin, car Alban Berg, qui aura énormément souffert de son passage dans l’armée, aura marqué son Wozzeck de son propre épuisement psychique et de la dépression qu’il connut alors.
Ainsi, c’est en 1925 que l’opéra Wozzeck est créé à Berlin sous la direction d’Erich Kleiber. Berg est alors engagé dans la seconde école de Vienne où il côtoie son maître, Arnold Schönberg ainsi qu’Anton Webern. Ces compositeurs glisseront progressivement vers une musique « atonale » puis vers le dodécaphonisme.
Rappelons encore qu’en 1910, donc entre le Woyzeck de Büchner de 1836 et le Wozzeck de Berg de 1925, Sigmund Freud a publié ses Cinq leçons sur la psychanalyse…

Wozzeck ou la plaie ouverte

Le metteur en scène, William Kentridge, est lui, un artiste sud-africain ; un artiste polymorphe qui pratique le dessin, la gravure, la sculpture, le théâtre et l’image animée. Depuis les années 1990, il travaille aussi avec des marionnettistes.
Pour la mise en scène de Wozzeck (créée en 2017 au Festival de Salzbourg et que la direction de l’Opéra de Paris a eu l’excellente idée de reprendre), Kentridge va suivre la parole d’Heiner Müller (« Wozzeck est la plaie ouverte »), faire appel à tous ses talents, tout en multipliant, les références au premier conflit mondial. Et le résultat est étourdissant ! Un décor unique composé de bric et de broc, de chemins, d’escaliers, de chausse-trappes et de placards où l’on trouve des êtres humains, va être aussi, une heure quarante-cinq durant, l’écran sur lequel seront projetées des images animées, des dessins, mais aussi des films qui nous ramènent à la guerre, à la violence, à la folie.
Les personnages – notamment ceux du chœur – apparaissent souvent comme des pantins désarticulés emportés dans une valse funèbre, alors qu’une marionnette – une seule – figure le fils de Marie, seul être qui semble ne pas encore avoir été pris dans les filets de la folie humaine et dont l’incompréhension, face à la mort de sa mère, clôturera la soirée.

Bien sûr, avec ces projecteurs braqués vers le ciel, ces masques à gaz, ces dessins de corps déchiquetés, le spectacle résonne d’une d’une intensité prégnante, alors que la guerre a repris sur le continent européen. Ce soir, Wozzeck est aussi le soldat d’aujourd’hui, la chair à canon qui doit obéir aveuglément aux ordres assassins et stupides et suivre la parole absurde et menteuse du chef, du dictateur, tout en haut, à des officiers qui ressemblent tant au Capitaine de l’histoire.
Et l’on se sent soudainement plus proche de cet anti-héros qu’on ne l’aurait cru, de ce pantin manipulé qui cherche désespérément quoi faire de son inutilité…
Durant toute la soirée, l’âpreté de la mise en scène de Kentridge fusionne totalement avec l’âpreté de la musique de Berg, produisant là l’effet d’une production définitive et hautement marquante. Rien que pour cela, le spectacle mérite d’être vu !

Fusion entre musique, décor, direction et interprètes

Comme on l’a dit, la musique de Berg est d’un abord difficile, mais cette difficulté devient un atout lorsque tout concourt à faire du spectacle un œuvre totale.
Dans la fosse, Susanna Mälkki combine force et sensibilité, la force de la violence et la sensibilité comme empathie de ce que vit Wozzeck. Si l’on a connu des effets plus spectaculaires dans cette œuvre, l’on doit reconnaitre ce soir que la Chef finlandaise frappe juste en agissant sur les couleurs, en trouvant le bon équilibre entre les différents éléments présentés ce soir, musicalement, scéniquement et dramatiquement. L’on en profite pour saluer l’excellence des musiciens du « petit orchestre » qui font également partie du décor.

Bien sûr parmi les interprètes masculins, il faut retenir les excellents et tonitruants Tambour Major de John Daszak et Capitaine (Hauptmann) de Gerhard Siegel. À eux seuls, ils personnifient la morgue de ceux qui considèrent Wozzeck comme un élément négligeable que l’on peut bafouer à loisir.
Le Docteur de Falk Struckmann est un peu en retrait, mais apparaît néanmoins comme une sorte de Dr Frankenstein, inquiétant, prêt aux expérimentations les plus folles.
En idiot, d’un chant plutôt racé, Tansel Akzeybek fait un atout, dans un monde où la folie semble l’emporter sur la raison.
Enfin, l’excellent – et ancien artiste en résidence à l’Académie de l’Opéra de Paris – Mikhail Timoshenko réussit en quelques phrases à capter l’attention dans son petit rôle de bricoleur.
En Wozzeck, Johan Reuter apparaît parfois comme un peu effacé. Mais, finalement, son interprétation se révèle en phase avec la déperdition du personnage, car il porte en lui le malaise que nous éprouvons à la vue de son errance.
Marie-Andrée Bouchard-Lesieur incarne, quant à elle, une excellente Margret, cette voisine qui cherche à agir de sa parole, accusant et culpabilisant Marie, ce pendant féminin de Wozzeck chez « les pauvres gens » qui cherche à survivre au milieu de ce monde militaire et masculin.
Marie, cette fille simple, est incarnée par Eva-Maria Westbroek incandescente dans la plénitude de ses moyens conséquents. Apparaissant comme l’un des rares rayons de soleil de cette histoire, elle maitrise le rôle et est d’une justesse confondante. Avec sa voix presque sauvage, ce medium corsé, ces aigus irradiants, Marie n’est pas émouvante – l’œuvre ne se situe pas dans ce registre là – mais elle est fondamentalement humaine et c’est le plus important !

Par les temps qui courent, l’on est parfois tenté de détourner le regard des horreurs d’un conflit terrible qui nous interpelle tous. Le hasard du calendrier met sur notre chemin une œuvre qui repose quelques questions fondamentales sur la guerre, l’(in)humanité, sur le pouvoir abusif et le langage empêché et sur l’asservissement, des thèmes bien éloignés du traitement minute des chaines d’info en continu. Cela peut être douloureux, mais aussi, au-delà du plaisir de se replonger dans une œuvre majeure de l’histoire de l’opéra, ô combien enrichissant d’accepter de se plonger dans un enfer seulement, mais magnifiquement artistique.

Visuel : © Agathe Poupeney / Opéra de Paris

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Paul Fourier

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