Opéra

Création romanesque à Metz

Création romanesque à Metz

25 novembre 2018 | PAR Gilles Charlassier

L’opéra puise souvent son inspiration dans la littérature. Le roman de Pierrette Fleutiaux, Nous sommes éternels, a été adapté en format lyrique par Pierre Bartholomée pour Metz, qui le présente en première mondiale, sous la direction de Patrick Davin.

[rating=4]

Tout part d’un roman de Pierrette Fleutiaux, Nous sommes éternels, qui a reçu le Prix Femina en 1990. L’histoire de l’amour impossible entre Estelle et Dan, que l’on a élevés comme frère et sœur, sur fond de secret hérité de la Seconde Guerre Mondiale, a hantée l’auteure longtemps après la publication du livre. Une adaptation chorégraphique a été donnée en 2008 à Sion, et déjà affleurait le désir d’en faire un opéra. Avec Jérôme Fronty, qui a participé à l’écriture du livret, elle a cherché un compositeur, et le choix s’est porté Pierre Bartholomée, musicien belge de la génération de Philippe Boesmans qui avait alors à son catalogue deux opus lyriques. Dans le cadre du centenaire de l’Union Royale Belge de Lorraine, Metz a accepté d’en donner la création mondiale, à l’heure où l’on commémore un autre centenaire, celui de l’Armistice de l’autre conflit majeur du siècle dernier.

Riche de rebondissements et de flash-back, l’intrigue avance au gré des souvenirs d’Estelle, jusqu’à la réconciliation finale avec son passé, ménageant un suspens remarquable au fil de deux heures qui ne connaissent guère de temps mort. C’est d’ailleurs sur cette tension dramatique que s’appuie la partition, tissant un canevas de timbres et de leitmotivs suspendus dans une mémoire hantée, comme celle de l’héroïne, qui a même changé de prénom, devenue Claire pour sa seconde vie. Relayée par la direction attentive de Patrick Davin et les pupitres de l’Orchestre national de Metz, l’instrumentation déploie les obsessions et les émotions avec un éclairage subtil des pupitres qui ne craint pas une certaine inertie monochrome, celle d’affects lancinants soutenus par des ostinatos. Ni abstraction avant-gardiste, ni simplification mélodique, la toile complexe de couleurs et de motifs demeure d’une belle lisibilité, et constitue un écrin pour la narration vocale autant que visuelle, support de celle de l’histoire.

Dessinée par Anne Guilleraye la maison en perspective bancale s’enfonçant un peu dans le sol traduit cette immersion dans le marécage des souvenirs codifié par un tulle évocateur sur lequel est projetée la vidéo d’Emilie Salquèbre, modulant, de concert avec les lumières de Philippe Catalano, le passage entre le présent de la façade du présent et la mémoire enfouie entre les murs. Agrémentée par les mouvements et les séquences de répétitions chorégraphiques réglés par Aurélie Barré, la mise en scène de Vincent Goethals retrace une errance biographique qui tient en haleine le spectateur, sans s’interdire quelques tableaux de genre outre-Atlantique peut-être aux vagues relents de clichés dans l’exhibitionnisme du club interlope au bord de l’Hudson, avec la complicité des costumes dessinés par Dominique Louis.

Au sein d’une distribution nombreuse qui reflète le foisonnement de l’argument, on retiendra la figure tourmentée d’Estelle restituée avec un engagement évident par Karen Vourc’h. Sébastien Guèze compense par une indéniable fébrilité dramatique une écriture vocale passablement rebelle au génie de sa voix. Mathieu Gardon résume admirablement les fragilités de la figure paternelle de Helleur, aux côtés de la Nicole vulnérable et discrète d’Aline Metzinger. Joëlle Charlier assume une Tirésia abîmée par la vie. Le compagnon de jeux d’enfance, Adrien revient à Benjamin Mayenobe, quand Thomas Roediger fait un solide Docteur Minor. Les interventions de Mikhael Piccone traduisent l’arrogance manipulatrice d’Alwin, le chorégraphe américain. Samy Camps fait palpiter la jalousie du premier époux d’Estelle, tandis que Tadeusz Szczeblewsky et Aurélie Barré incarnent le couple Voisin. Préparés par Annick Hoerner, les élèves du Conservatoire de la ville complètent par leur pépiement le kaléidoscope d’émotions que réserve cet opéra romanesque portée par l’imagination d’un livre et le métier d’un musicien. A l’heure où nombre de créations restent sans lendemain, c’est déjà bien.

Gilles Charlassier

Nous sommes éternels,  Pierre Bartholomée, mise en scène : Vincent Goethals, Opéra de Metz, novembre 2018

©Luc Bertau- Opéra-Théâtre de Metz Métropole

Ravel enchanté façon cinéma muet à Lyon
Un dimanche de lendemain de Palmarès à Belfort
Gilles Charlassier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *