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Ravel enchanté façon cinéma muet à Lyon

Ravel enchanté façon cinéma muet à Lyon

25 novembre 2018 | PAR Gilles Charlassier

Après L’Enfant et les sortilèges en 2016, l’Opéra de Lyon fait à nouveau appel aux animations vidéos de Grégoire Pont dans l’autre ouvrage lyrique de Ravel, L’Heure espagnole, mis en scène par James Bonas et confié aux solistes du Studio de la maison.

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Les grandes institutions lyriques ne se contentent pas d’afficher des noms établis, et se soucient également de la relève. Depuis 2003 avec son Studio qui a pris la relève de l’Atelier d’Interprétation Vocale et Dramatique devenu Atelier Lyrique neuf ans plus tard en 1991, l’Opéra de Lyon offre un tremplin à de jeunes chanteurs réunis en troupe temporaire et renouvelable, et l’opportunité de s’intégrer à la saison d’une grande maison avec l’opportunité de participer à des productions sur la grande scène, certaines spécialement conçues pour ces solistes à l’aube de leur carrière, à l’exemple de L’Heure espagnole de Ravel. Si le compositeur français n’a écrit que deux opéras, qui plus est brefs, moins d’une heure chacun, à rebours des longues fresques wagnériennes, ce ne sont pas moins des bijoux d’orfèvrerie musicale aussi exigeants pour des artistes confirmés que formateurs pour les plus novices. Pour la comédie musicale en un acte, sur un livret de Franc-Nohain, cela tient en particulier à l’ambiguïté d’une écriture vocale aux confins de la déclamation comme de celle d’un vaudeville lesté de sous-entendus, parfois assez subtils pour effleurer seulement le spectateur un peu distrait ou non expérimenté.

Avec la complicité de Grégoire Pont, James Bonas choisit le parti-pris de l’illustration. Projetées sur un tulle et mises en valeur par les lumières de Christophe Chaupin, les animations vidéos en noir et blanc empruntent à l’esthétique du film muet des années vingt, comme des premiers Disney – les quatre-vingt-ans de Mickey seraient-ils une coïncidence ? Le dispositif fait entrer dans l’horlogerie de Torquemada, et relègue la chambre et la ville de Tolède en périphérie, laissant au public le soin d’imaginer ce qu’il s’y passe. Pour autant, le jeu d’acteurs, parfois plus explicite que les didascalies ou les répliques ne l’exigeraient, ne laisse aucun doute sur ce qui se trame en coulisses. La garantie zygomatique prend le pas sur un cache-cache avec la bienséance, qui d’ailleurs n’avait pas trompé la censure à l’époque de la création. Cette profusion d’images ne cède pas cependant au premier degré réaliste. Les costumes de Thibault Vancraenenbroeck n’y sont pas étrangers, transformant l’intrigue en un bestiaire où chacun des personnages est résumé par le symbole de l’animal qui l’habille. La chatte Concepción joue avec la souris Torquemada, quand les prétendants ont l’allure de lapin, chien ou taureau. La comédie devient alors fable, avec une virtuosité narrative aussi habile qu’accessible au plus grand nombre.

Le plateau, à la diction précise chaperonnée par Jean-Paul Fouchécourt, et la fosse partagent ce même souci de la lisibilité du drame. Clémence Poussin ne néglige aucune des lassitudes d’une épouse insatisfaite avide de compenser le peu d’intérêt de son mari pour la chose – on pourrait d’ailleurs gloser sur le mécanisme horloger, dérivé compensatoire à celui de la sexualité féminine à laquelle Torquemada semble avoir renoncé bien avant sa conjointe. Les quelques afféteries de la mezzo française n’entament pas la savoureuse crédibilité de son incarnation. Faisant concurrence au Torquemada faussement naïf de Grégoire Mour, les trois prétendants affirment une appréciable diversité de caractères. Quentin Desgeorges se complaît dans la vacuité poétique de Gonzalve, avec une clarté de timbre qui sert les ressources comiques du bachelier. Martin Hässler doit un peu forcer la maturité impuissante de Don Iñigo Gomez, et privilégie avec tact le ridicule compassé du financier. Quant à Christoph Engel, la solidité de son Ramiro invite à imaginer le mûrissement futur de ses muscles harmoniques. A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon placé sur le plateau, au cœur de la scénographie, Jonathan Stockhammer fait vivre les saveurs de la partition, et son efficacité suggestive, au-delà même sans doute de la facture très ciselée de l’ouvrage. En somme, un raffinement à la portée de toutes les oreilles.

Gilles Charlassier

L’Heure espagnole, Ravel, mise en scène : James Bonas, Opéra de Lyon, novembre 2018

©Michel Cavalca

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