Opéra

Ces fleurs souterraines, aux parfums impérissables

Ces fleurs souterraines, aux parfums impérissables

04 octobre 2019 | PAR Clément Mariage

La saison 2019-2020 de l’Opéra Royal de Versailles, qui marque le 250e anniversaire de l’inauguration du lieu, s’est ouverte avec le premier opéra d’Hector Berlioz, dans une interprétation flamboyante de John Eliot Gardiner et de l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique.

On connaît la passion de John Eliot Gardiner et son Orchestre Révolutionnaire Romantique pour la musique de Berlioz. Depuis leur publication de la première version sur instruments d’époque de la Symphonie Fantastique en 1991, chez Philips, le chef britannique et son orchestre ont présenté Les Troyens au Théâtre du Châtelet en 2002 et une Damnation de Faust à Londres et à la Côte-Saint-André en 2017, avant de remettre sur le métier la saison passée la Symphonie fantastique, au cours d’une tournée passée par Versailles, dont un DVD édité par le label Château de Versailles Spectacles garde le témoignage. Il s’agit d’ailleurs incontestablement d’une des versions les plus abouties et enthousiasmantes de l’œuvre !

Avant, peut-être, Béatrice et Bénédict et, espérons-le, une reprise des Troyens, John Eliot Gardiner et l’ORR ont ainsi entrepris de présenter Benvenuto Cellini, le premier opéra du compositeur. Œuvre monstrueuse et ardue, Benvenuto Cellini est créé à l’Opéra de Paris en 1838. D’emblée, elle déroute le public et ne sera donnée que quatre fois en tout, avant d’être retirée de l’affiche. C’est que les recherches de Berlioz sur des harmonies et des rythmes singuliers ainsi que sur les alliages sonores qu’on peut extraire des timbres des instruments de l’orchestre sonnent trop sophistiqués et bizarres aux oreilles de ses contemporains. Pourtant, l’inspiration éruptive du compositeur irrigue toutes les pièces de l’ouvrage et l’hybridité du livret, oscillant entre le sublime et le grotesque, est rendu par un style musical disparate qui voit s’alterner grands ensembles contrapuntiques, airs virtuoses à l’italienne ou longs récitatifs nerveux. Aux effusions langagières du livret (« dragon de luxure ! »), répond l’invention musicale débridée de Berlioz, qui fait fuser de toute part des motifs furtifs et des éclats expressifs, dans un carnaval effréné de formes et de couleurs.

L’œuvre est donnée en version de concert mais, mise en espace par Noa Maamat, on peut en percevoir la force dramatique et en suivre toute l’action avec bonheur, grâce à une direction d’acteur très serrée et caractérisant chaque personnage avec une grande netteté, jusqu’aux seconds rôles et aux membres du chœur. Les lumières de Rick Fischer permettent une pleine différenciation des espaces, dans le décor de Pierre-Luc-Charles Ciceri, datant de 1837, remonté pour l’occasion par le directeur de l’institution, Laurent Brunner. Ciceri fut un des décorateurs les plus célèbres du XIXsiècle (l’Opéra de Paris lui commanda les décors de La Muette de Portici, de Robert le Diable ou encore de La Juive) et il créa précisément cet ensemble de toiles peintes pour l’Opéra Royal de Versailles. Pièce d’une magnificence prodigieuse, il s’agit d’un des derniers du XIXe siècle conservés dans son intégralité et c’est dans celui-ci que Berlioz lui-même dirigea un concert à Versailles en 1848. Une belle manière de célébrer le 150anniversaire de la mort de Berlioz et d’inaugurer la flamboyante saison du 250e anniversaire de l’ouverture de l’Opéra Royal.

L’atout majeur de cette représentation et ce qui en fait d’emblée une interprétation anthologique, c’est la direction fiévreuse et tranchante de John Eliot Gardiner. Le chef rend pleinement justice à la partition de Berlioz, en exhibant toutes ses bizarreries et en ne cherchant pas à polir les soudures abruptes de son écriture. Les instrumentistes de l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique, jouant sur instruments d’époque (jusqu’à l’ophicléide – sorte d’ancêtre du tuba – et aux enclumes) déversent une matière sonore bouillonnante, pleine d’alliages inouïs et de timbres francs, pinçants, claquants et boisés. L’excellence technique de cet orchestre, associé à ce rendu sonore si particulier, en fait un des ensembles les plus ébouriffants dans ce répertoire. 

La distribution vocale n’est cependant pas en reste et est d’une belle homogénéité. Michael Spyres fait rayonner son timbre en conférant au personnage du sculpteur une énergie et un éclat flamboyants. Des traces de fatigue vocale se font malheureusement sentir dans le deuxième acte, au détour d’aigus émaciés et d’erreurs de texte. Espérons que le DVD annoncé pourra être monté de sorte que ces quelques accrocs ne soient pas gravés pour la postérité. Le fruité et la fraîcheur du timbre de Sophia Burgos conviennent à Teresa, jeune fille mutine éprise de Cellini et défiant l’autorité paternelle. Le rôle est peut-être musicalement trop périlleux encore pour son instrument, mais l’artiste est prometteuse et fait montre d’une fraîcheur et d’une intelligence musicale rares.

En Fieramosca, Lionel Lhote livre une interprétation franchement époustouflante. Homogène sur toute sa tessiture, la voix est solidement assise sur des graves épanouis et les aigus sont d’une ferme puissance, longuement tenus à plusieurs reprises grâce à une gestion du souffle exemplaire. Il rend attachant le personnage de Fieramosca, méchant qui rate toujours ses coups, et son éloquence rend compte avec finesse des passions qui le traversent. La jeune mezzo française Adèle Charvet est un Ascanio fougueux, sachant subsumer un timbre encore peu caractérisé, quoique d’un velouté charmant, par un abattage vocal et scénique remarquables.

La voix de Maurizio Murano est inégalement timbrée et la prononciation du français est peu orthodoxe, mais ses graves profonds et sa verve dramatique suffisent à le rendre convaincant en Balducci. La voix de Tareq Nazmi impressionne beaucoup moins, mais il campe un Pape cabotin et parvient à donner au personnage une solide présence.

Enfin, le Monteverdi Choir affronte la partition touffue de Berlioz avec une grande probité et une énergie débordante : la diction est de surcroît exemplaire et le son d’ensemble homogène.

Quelle merveilleuse manière d’initier les festivités du 250e anniversaire de l’inauguration de l’Opéra Royal !

 

 

           

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Clément Mariage

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