Opéra
À Marseille, Luisa Miller assiégée par la noirceur des sentiments

À Marseille, Luisa Miller assiégée par la noirceur des sentiments

08 avril 2021 | PAR Paul Fourier

Pandémie oblige, l’Opéra de Marseille a dû filmer sa production de l’œuvre de Verdi à huis clos, pour une diffusion ultérieure sur France Télévision. Une diffusion à ne pas rater, car l’équipe réunie approche la perfection. Impressions…

Venant après des (déjà) grandes œuvres comme Nabucco et Macbeth, Luisa Miller correspond à une transition majeure dans la carrière de Giuseppe Verdi. Certes comme toujours chez le compositeur, le livret a parfois tendance à se perdre dans les détails, mais la partition est exaltante et l’opéra offre une galerie de nombreux personnages extrêmement bien caractérisés, tant théâtralement que vocalement.
Luisa, l’héroïne, hérite d’une partie vocale d’une difficulté incontestable, passant, dans les débuts, d’une légèreté belcantiste à des accents dramatiques éprouvants aux actes suivants. Cela requiert une soprano d’exception qui puisse tenir la longueur face à ces multiples difficultés. Le rôle de son amant est certes moins fouillé, mais offre de belles pages au ténor. Les seconds rôles sont, eux, très présents, qu’il s’agisse du méchant Comte Walter, de son ignoble acolyte Wurm (prédécesseur des futures grandes crapules verdiennes), du père de Luisa ou de la Duchesse Federica.

Malgré les nombreux obstacles semés par la pandémie, l’Opéra de Marseille réussit à proposer une distribution de premier plan

Zuzana Markova, l’une des grandes belcantistes actuelles, hérite du rôle de Luisa. Pour la soprano tchèque qui n’a à son acquis chez Verdi que Violetta de La Traviata, cela s’annonçait comme à un pari.
Mais le bel canto que pratique Markova inclut des œuvres redoutables comme Les puritains, et force est de constater que la longueur du rôle d’Elvira, tout comme les difficiles passages dramatiques de l’opéra de Bellini, lui fournissent des armes puissantes pour affronter le rôle de Luisa. Elle ne fait ainsi qu’une bouchée de l’air enjoué du début, déployant là sa technique, ses trilles et ses aigus sûrs. Après quoi, vocalement aérienne et physiquement diaphane, incarnant la souffrance de la jeune fille, elle endosse les affres de Luisa en vraie tragédienne et conjugue son physique frêle avec une énergie et une force de caractère étonnante… Du grand art !

Dans le rôle de l’instable Rodolfo, personnage qui alterne exaltations amoureuses et envies de meurtres ou de suicide, Stefano Secco semble d’abord un peu tendu ; la partition lui impose des efforts visibles. Se détendant néanmoins rapidement par la suite, il dispense une admirable ligne de chant assortie d’une endurance forçant le respect. À l’acte II, Secco délivre une cavatine de grande classe tout en finesse et termine l’opéra avec de véritables accents crépusculaires.

Le Comte Walter de Nicolas Courjal surprend au début par une véhémence et un expressionnisme, portés par une projection fabuleuse qui, certes, traduit bien le rang et le sentiment de supériorité du personnage, mais tranche cependant avec une certaine homogénéité vocale des autres personnages. Habitude par nous prise, il incarne à la perfection le grand méchant homme, en insufflant à sa voix toute la violence requise, sans jamais renoncer à l’insolente beauté de sa sombre tonalité.
La Duchesse Federica n’est pas, non plus, un personnage très sympathique. Entièrement portée par son intérêt personnel, prête à immoler celui que, l’instant d’avant, elle voulait conquérir, elle peut vite devenir caricaturale. C’est le piège qu’évite précisément une Sophie Koch de grande classe, en lui apportant plus d’ambiguïté qu’à l’accoutumée tout en combinant noblesse du port, phrasé impeccable et une voix toujours aussi somptueuse.


Pour Luisa Miller, les distributions instaurent parfois un équilibre fort compréhensible entre les deux pères de l’histoire. Aujourd’hui face au Walter de Courjal, Gezim Myshketa doit batailler ferme ; c’est, pourtant, avec une solidité vocale et un sens dramatique aigu qu’il réussira parfaitement à imposer son personnage.
L’entrée en matière de Marc Barrard en Wurm est également un peu rude et la voix tremble sensiblement. Il incarne ensuite sans difficulté, les aspects les plus repoussants de cet être adipeux sans, toutefois, parvenir à le transcender complètement en lui donnant une dimension réellement maléfique.
Enfin, dans cette production, le plus petit rôle fait l’objet d’une véritable attention ; c’est un plaisir de voir que l’on a confié celui de Laura à Laurence Janot qui sait combiner son timbre chaud à un chant tout en nuances, voire même, en piani délicats.

Un spécialiste du genre à la baguette et Désiré-Soulages à la mise en scène

Grand habitué de ce répertoire, Paolo Arrivabeni évolue dans ce Verdi de jeunesse comme un poisson dans l’eau. On peut, néanmoins, être surpris par la lenteur de l’ouverture que l’on aurait aimé plus tonique ; car, s’il est vrai que Luisa Miller est un drame, les premières pages de la partition donnent, avant tout, l’occasion de glorifier avec vivacité l’une des plus somptueuses entrées en matière de Verdi. Cela étant, le chef sait, par la suite, insuffler les ambiances musicales appropriées aux différentes scènes, alternant de très beaux tempi avec, parfois, des silences qui conviennent aux passages les plus pesants.

Dépouillée, la mise en scène de Louis Désiré est noire comme du Soulages. Cette noirceur s’accorde aux sombres desseins du couple Walter-Wurm. Elle tranche, par ailleurs, avec le petit univers des Miller, qui, lui, apparaît comme un appartement simple, modeste havre lumineux orné de fleurs. Le Comte Walter se retrouve entiché d’un domestique (muet) qui le suit comme son ombre et obéit à ses moindres désirs, ce qui accentue la différence de classe sociale. L’aspect malsain de ce qui est infligé à la famille Miller se trouve également souligné par la présence de cette foule qui, sans grande empathie, semble épier leurs faits et gestes.
Distanciation oblige, le vrai chœur (artistes irréprochables) est, lui, renvoyé vers le balcon tel un chœur antique « survolant » l’action.

On a déjà tellement loué l’intelligence de la programmation de l’Opéra dirigé par Maurice Xiberras, son sens du casting, l’amour des belles voix et des grandes œuvres italiennes. Une fois de plus, nous sommes admiratifs par le choix des chanteurs qui, sans présence de « stars » affirmées, ne dédaigne aucun personnage et va chercher à l’intérieur et au-delà de nos frontières parmi les meilleurs interprètes du moment.

Visuels : © Christian Dresse

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