Opéra
À l’Opéra Nice-Côte d’Azur, Olivier Py plonge « La Dame de Pique » dans le cœur de Tchaïkovski.

À l’Opéra Nice-Côte d’Azur, Olivier Py plonge « La Dame de Pique » dans le cœur de Tchaïkovski.

09 mars 2020 | PAR Paul Fourier

Le metteur en scène nous immerge brillamment dans un cauchemar où s’entremêlent les fils de la vie de Tchaïkovski et du destin de Hermann, son pitoyable héros. Le résultat, porté par une direction et une distribution magnifiques, resplendit d’une tension et d’une âpreté remarquables.

Œuvre quasi testamentaire, La Dame de Pique suinte de la propre réalité tragique de Tchaïkovski, de son homosexualité réprouvée, des nuits à la table de jeu, et, trois ans auparavant, sonne comme le requiem de sa mort – et de son suicide supposé.
Ayant initialement résisté à l’idée de faire un opéra de la nouvelle de Pouchkine, le compositeur, avec l’aide de son frère Modeste, va rapprocher son livret du monde du Joueur et de l’univers sans concession de Dostoïevski.
On serait tenté de faire une comparaison avec Le Monde d’hier de Stefan Zweig, si ce n’est que La Dame de Pique ne décrit pas – pas encore – les prochains soubresauts et l’effondrement de la Russie impériale ; nous ne sommes que plongés dans une métaphore, celle de la société bourgeoise contemporaine et à bout de souffle du compositeur, qui en est l’une des incarnations humaines.

Qu’Olivier Py soit l’homme idéal pour malaxer des deux mains la potion nauséabonde et sordide de cette histoire fantastique et étrangement mortifère, cela ne faisait aucun doute ! Il va droit au but et ne cherche pas à parer l’opéra d’atours séduisants et brillants qui éclipseraient la dureté du propos. Et, ce faisant, il évite ce qui chez lui, peut parfois horripiler par sa gratuité.
Les comédiens et danseurs jouent la glauque réalité des vrais acteurs de la vie qui leur font face. Les Palais de la Grande-Russie sont en phase de décomposition, la Grande-Catherine se trouve être une marionnette grotesque et, dans ce jeu dévastateur, la Comtesse, tel un fantôme fardé, incarne la pulsion de mort, pulsion que Tchaïkovski partage avec son double Hermann. Le monde décrit par le metteur en scène est «en phase terminale», comme Olivier Py l’explique lui-même dans sa note d’intention : «une leçon de ténèbres» dont «le combustible est un désespoir sans frein».

La juste lecture du metteur en scène, la tension qui ne nous lâche pas, s’accompagnent d’une direction de la même eau. György G. Rath tire de l’excellent Orchestre Philharmonique de Nice des couleurs crépusculaires, des lenteurs inquiétantes bienvenues, d’âpres moments de tension. Trois formations chorales (celle de l’Opéra de Nice dirigée par Giulio Magnanini, celle de Toulon dirigée par Christophe Bernollin et le chœur d’enfants de l’Opéra de Nice dirigé par Philippe Négrel) se fondent superbement – sans toujours apparaître – dans cette vision homogène.

Et il y a la distribution. Magnifique.
Russes tous deux, Oleg Dolgov et Elena Bezgodkova, que l’on sent nourris des fulgurances de leur culture et du grand Tchaïkovski, incarnent le couple maudit, Hermann et Lisa, avec toute la passion mortifère, tout le désespoir, presque le cri de ces deux écorchés vifs. Le timbre parfois rauque de l’un, celui tantôt caressant, tantôt explosif, de l’autre rendent sublimement les affres douloureuses de leurs personnages.
Marie-Ange Todorovitch donne une présence fardée presque oppressante à la mystérieuse Comtesse, une incarnation fantasmagorique et allégorique du destin : Dame de Pique qui vit au-delà de la mort, possiblement double à la fois de la mythique «Vénus moscovite» et Baronne Nadejda von Meck qui influa très bizarrement sur la carrière et la vie de Tchaïkovski. Par sa présence, par sa voix racée et profonde, elle apporte toute l’inquiétante dimension de ce personnage si énigmatique, si envoûtant, miroir vieilli d’une Lisa qui elle, eut le temps d’explorer la face obscure des plaisirs et en ressortit en capacité de maudire ceux qui l’imitent. Cette presque morte vivante, déjà embaumée avant même le trépas, semble vivre en parallèle avec les autres ; portée par cette belle interprète, la scène qui précède sa mort avec la lancinante mélopée de Gretry qui l’accompagne est l’un des stupéfiants moments de la représentation.

Autour de ces trois damnés, le reste de la société de Saint-Pétersbourg s’appuie sur une belle brochette de talents. Ainsi, Alexander Kasyanov, aussi bon chanteur qu’acteur, interprète un Tomsky malicieux qui donne à son personnage des airs de mauvais génie. Serban Vasile incarne un Prince Yeletski à la voix solide qui pare toutefois son chant de toute la terrible souffrance de l‘amoureux éconduit, jusqu’à un magnifique grand air justement ovationné. Eva Zaïcik apporte à Pauline, l’amie, confidente et complice, son timbre riche et rond, en contraste de celui de Lisa.

Nika Guliashvili (Sourine), Christophe Poncet de Solages (Tchaplitski / Le Maître de cérémonie), Artavazd Sargsyan (Chekalinsky), Guy Bonfiglio (Naroumov), Nona Javakhidze (La gouvernante), Anne-Marie Calloni (Prilepa et Masha) couronnent la totale réussite vocale de la production.

Pour parachever la « Py-touch » – telle qu’on la connaît, mais qui, cette fois, ne prend pas l’ascendant sur l’histoire, l’accompagne, la pare des couleurs de la mort et de la dévastation – il fallait forcément des danseurs, sexy si possible : Gleb Lyamenkoff, Fabio Prieto Bonilla sont excellents et Jackson Carroll, à qui semble avoir échu le rôle inévitable de coqueluche d’Olivier Py pour cette production, s’il est peut-être un peu trop omniprésent – ce qui n’est pas de son fait – n’en est pas moins fantastique.

Il est des fois où l’on prend plaisir à entrer dans un cauchemar prenant, captivant, qui vous renvoie vers les profondeurs visqueuses de l’âme humaine. C’est le cas ici, avec cette réussite incontestable, issue du travail en commun des Opéras de Nice, Avignon, Marseille et Toulon.

© Dominique Jaussein

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