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Michel Didym : « dans Habiter le temps, la maison est un personnage central »

Michel Didym : « dans Habiter le temps, la maison est un personnage central »

02 novembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Quelques jours avant le confinement, nous avons rencontré Michel Didym, en pleine création de son prochain spectacle, Habiter le temps, qui aura lieu du 11 au 17 décembre 2020 à la Manufacture, CDN de Nancy, lieu qu’il dirige justement jusqu’à la fin de l’année. 

Ma première question, elle est de saison, je voulais savoir comment vous vous portez ? Et est-ce que votre création est justement perturbée par ce virus ?

Forcément nous sommes incroyablement impactés, mais, pour le moment nous faisons des répétitions avec des masques et maintenons les barrières strictes de sécurité. Nous sommes encore loin du but, puisque nous avons encore devant nous six semaines de répétitions. Nous avons un décor magnifique de répétition qui nous permet d’appréhender l’espace et de pénétrer dans cette œuvre majeure. Psychologiquement, nous sommes impactés par toutes ces restrictions… comme l’ensemble de la société française; nous devons modifier constamment nos horaires, etc… et c’est techniquement impossible de répéter par télé-distance. Nous pouvons éventuellement faire des débriefings ; nous avons fait des séances de dramaturgie par distance, parce que là on peut quand même discuter intellectuellement de certaines questions. Mais, pour ce qui est de la mise en scène, il faut que l’on trouve des protocoles adéquats.  

Oui, il y a un moment où le travail du plateau nécessite du contact avec le plateau. En lisant le résumé d’Habiter le Temps, j’ai pensé à la pièce de Simon Stone, Ibsen Huis, qui faisait cohabiter tous les personnages d’Ibsen, de toutes ses pièces, dans une maison et le personnage principal de la pièce c’était  justement la maison. Je me demandais si, dans Habiter le Temps également, la structure, le décor du spectacle était une actrice / un acteur ? Quel rôle jouait le décor dans cette maison très fantomatique que vous allez mettre en scène ? 

C’est intéressant justement de voir cette filiation avec Ibsen et  également avec Strindberg, et finalement avec tous les grands auteurs scandinaves, puisque Rasmus Lindberg, notre auteur, se situe dans cette filiation-là et l’on sent dans son écriture, dans sa construction, dans sa dramaturgie, qu’il a hérité de ces grands auteurs, en tout cas la force intérieure et l’incroyable complexité psychologique des personnages. Dans Habiter le temps, la maison est aussi un personnage central, cette maison qui a vécu un drame effroyable et qui, du coup, de ce drame liminaire a conditionné le destin, a conditionné la vie, a conditionné un peu les aventures des descendants… Cette maison est restée dans son jus, elle est restée exactement telle que le jour du drame en 1913. Donc, le père a décidé de ne pas y toucher. Puis, le fils a fait la même chose ; à la mort de son père, il n’a pratiquement touché à rien, il est juste venu dans cette maison qui est devenue une maison secondaire, dans la forêt de Kolmården. Donc, cette maison en pleine forêt est un élément central. On ne peut pas dire qu’elle est hantée comme dans le Tour d’écrou de Henry James. Mais, il y a quelque chose de central avec cette maison. Cela, on le conçoit avec un peu d’âge, avec un peu d’expérience : on se rend compte que les murs, les portes, les meubles ont une histoire et que, quelque part, même si l’on n’en veut pas, même si l’on s’en défend, on est infusé par ces objets, par ce cadre, et que donc cette maison exerce un attrait, une fascination et aide aussi à dénouer leur terrible destin.  

Je suis tellement d’accord avec ce que vous dites. Alors, j’imagine que c’est jubilatoire à mettre en scène parce que vous vous trimbalez entre 1913, 1968 et 2018. Comment vous articulez cela ? J’imagine qu’il y a des porosités entre les temporalités. 

Ça, c’est tout l’objectif. En fait, il y a, d’une part, quelque chose qui est très lisible, ce sont les costumes puisque les costumes sont d’époque. Donc, chaque époque a son costume et donc, pour le public, il y a une identification directe sur la période et sur le lien des personnages. Et puis, il y a la construction magistrale. C’est pour ça que je dis, à dessein, qu’il est vraiment l’héritier des grands auteurs scandinaves ; Rasmus a une composition musicale, magistrale et polyphonique, qui fait que d’une période, d’une époque à l’autre, il y a des correspondances, des micro implosions de sens, constamment il y a des réverbérations qui se font. En fait, on voit comment à une époque, on méjuge totalement le futur et, à une autre époque, on se trompe complètement sur l’analyse du passé, sur comment les choses se sont déroulées. Il y a un écart considérable entre ce que l’on imagine qui s’est passé et sur la réalité de ce qui se passe… ce qui permet alors, de façon assez jubilatoire, au public d’avoir toujours un cran d’avance sur les acteurs, d’être toujours en avance sur les personnages. C’est magnifique, parce qu’en intelligence et en sens critique, on développe une incroyable lucidité autour des spectateurs sur la vision des faits par les personnages, qui s’agitent sans voir où sont les portes, où sont les sorties, sans voir où sont les causes et les effets, puisqu’ils sont en train d’en débattre, en train de lutter, en train de s’arc-bouter sur des prises de position. Et, le passage dans le futur permet de rendre compte à quel point c’est erroné. Et, pareil, dans le futur, enfin quand on est dans le présent, on se rend compte à quel point on se trompe complètement sur l’analyse du passé. Le spectateur a la jouissance de tout, il sait tout. C’est très jubilatoire. 

Je ne connaissais pas du tout les textes de Rasmus Lindberg, comment avez vous rencontré cet auteur ? 

C’est un auteur relativement jeune. En fait, c’est le premier texte que j’ai lu de lui.

C’est donc un auteur contemporain ? 

Oui, tout à fait, il est toujours en vie. Il est né en 1980. Il a écrit une pièce, Le mardi où Morty est mort, qui est très très intéressante aussi. Il a écrit d’autres pièces, c’est un auteur qui est en pleine possession, en pleine création, qui a une quarantaine d’années et qui, en fait, s’inscrit dans le renouveau total des écritures scandinaves. Il a été déjà salué par de nombreux prix, justement mérités quand on voit la qualité de son boulot, il est à l’affiche des plus grands théâtres dans le nord de l’Europe. C’est un grand auteur, qui compte, je dirai, parmi les figures magistrales de ce XXIe siècle. 

De quand date ce  texte ? Il vient d’être édité ? 

Il date de 2016, il va être édité bientôt. J’ai eu la chance de le lire quand il était en traduction, nous l’avions présenté à La mousson d’été. Et ça avait été un grand coup de cœur magistral lors du festival, avec une grande unanimité sur les qualités dramaturgiques, littéraires de ce texte. C’est à la fois une pièce qui satisfait tous les professionnels, mais qui surtout, a rencontré l’assentiment d’un large public amateur et aussi mondain, des gens qui ne sont donc pas des spécialistes de la spécialité et qui ont trouvé un écho personnel, intime et très puissant dans ce texte, qui m’a convaincu à le mettre en œuvre.  

Parlons de votre magnifique distribution : Maïwenn, Éric Berger, Jérôme Kircher, Julie Pilod, Catherine Matisse, Hana Sofia Lopes, merveilleux plateau ! Comment avez vous pensé ce casting-là ? 

En fait, il y a une chose importante, c’est de voir que le travail d’un metteur en scène se fait énormément à cet endroit-là. L’endroit du casting, l’endroit du choix sont fondamentaux ; donc, j’ai bien pris mon temps pour réfléchir aux personnages et à la projection que j’en attendais. Nous avons fait un gros travail aussi sur le choix des costumes, des coiffures, des maquillages. Le personnage central de Stefan, joué par Jérôme Kircher, est par exemple totalement défiguré. Il faut alors citer le nom de Kuno Schlegelmilch, notre plasticien-maquilleur qui a fait des moulages pour lui créer une nouvelle tête… brûlée. Donc, il y a un gros boulot de projection, oui, qui m’a amené à faire un travail de casting qui a duré 5 à 6 mois et voilà, une fois que j’ai eu trouvé les bonnes personnes, après il faut aller trouver les bonnes dates…

Vous avez déjà connaissance des lieux et dates de votre tournée ?

Tout est en train de se résoudre ; nous serons donc en janvier dans la Grande Salle du Rond-Point. C’est une création ici dans le Grand Est, qui va ensuite tourner dans les plus importants théâtres de France, puisque l’on a le Théâtre des Célestins comme partenaire, à Lyon, La Criée à Marseille et Le Rond-Point à Paris, ainsi que le CDN de Caen ; il y aussi Maubeuge, bien entendu, les théâtres du Luxembourg, qui sont un très bon partenaire artistique avec qui on avance beaucoup et puis, Le Théâtre de Liège, qui coproduit le spectacle et nous construit les costumes.

C’est donc une production européenne…

Nous serons également présents en Suisse ; nous jouons à Neuchâtel, à Genève, dans plusieurs autres lieux de Suisse, et donc, nous avons tout de suite une tournée internationale en Suisse, au Luxembourg et en Belgique, voilà ! Et on va essayer d’être présent la saison prochaine sur les plus grands plateaux français. 

C’est formidable ! Il y a quelque chose qui m’a attirée en voyant la distribution ; j’ai vu que vous travaillez avec une chorégraphe, Cécile Bon. 

La mise en corps d’un texte, c’est l’un des éléments centraux avec lequel je travaille beaucoup. De la même façon que, lorsque l’on fait La mousson d’été, c’est souvent la première fois qu’on donne corps au texte par le truchement des acteurs. Là, spécifiquement, dans Habiter le Temps, il y a une grande période, enfin, il y a plusieurs moments de danse : il y a un moment de danse classique, puisque l’auteur a créé un moment dans lequel à trois périodes différentes, ils écoutent le même morceau : 1) sur un vieux gramophone, 2) sur un radiocassette, 3) sur un ordinateur; puis, à un moment donné, les trois temps se synchronisent et ils se mettent à danser une valse en solo et en collectif. Puis, il y a d’autres moments de danse qui sont indiqués par l’auteur et que j’ai envie de développer et qui sont le fruit d’une collaboration entre moi et une chorégraphe, avec qui j’ai déjà travaillé notamment pour Invasion, une pièce suédoise de Jonas Khemiri qui avait eu un grand retentissement, qu’on avait jouée au Théâtre de Nanterre Amandiers et partout en France. J’avais déjà fait appel à Cécile Bon et on s’était très très bien entendus, et donc nous avons travaillé ensemble les différentes chorégraphies et ce que j’attends des moments de « danse ».

Alors, dernière question, sur peut-être vous et votre futur. Vous quittez Nancy, la direction du Théâtre en décembre, après 10 ans à la tête de la Manufacture. Ring c’est vous, vous avez créé La Mousson d’été… Quels ont été pour vous les grands combats que vous avez menés à la tête de ce CDN ? Et dans quel état le quittez vous ? Comment vous sentez vous ? 

Là où je suis heureux c’est d’avoir pu contribuer à faire émerger beaucoup de choses avec les compagnies régionales. J’ai notamment accueilli beaucoup de camarades comme Perrine Maurin avec qui nous avons fait un Duras, Delphine Bardot avec sa compagnie La Muette, Marion Aubert, Julia Vidit qui prendra la direction de La Manufacture en 2021, Françoise Klein, Nathalie Fillion, Myriam Muller, Murielle Coulin, Céline Milliat-Baumgartner, Véronique Bellegarde, Aurore Gruel ou Claudia Stavisky.

En fait, j’ai pu faire coproduire, ou programmer, ou produire totalement ces metteuses en scène ; ça m’a quand même beaucoup apporté ; j’ai pu mettre en pôle position des compagnies régionales, que j’ai accompagnées jusqu’à Avignon ; j’ai pu donner une place importante aux auteurs vivants dans le Centre Dramatique. Après, j’ai du parfois faire des concessions mais qui étaient finalement des belles concessions, puisque nous nous sommes retrouvés, à un moment donné, trop impactés financièrement parce que je n’avais fait que de la création contemporaine. Du coup, j’ai monté un Molière, un Malade Imaginaire, qui a fait 280 dates et réuni plus de 175 000 spectateurs. Cela a permis de renflouer financièrement notre Théâtre et je me suis rendu compte de l’impact considérable des grands textes classiques. Je n’ai pratiquement fait que de la création contemporaine d’auteurs vivants toute ma vie et je me rends compte qu’il y a encore un champ incroyable qui m’est ouvert quand je vois le nombre de pièces monumentales et magistrales du répertoire que je n’ai pas encore traitées…    

Vous avez encore le temps  !

Je n’ai encore abordé aucun Shakespeare, aucun Racine, aucun grand auteur tragique grec, dont je rêve de mener à bout des projets. Maintenant, pour moi, c’est une page qui se tourne. La Mousson d’été va être pérennisée ; elle devient le pouls des écritures du Grand Est avec une complémentarité avec le Théâtre Ouvert et la Chartreuse de Villeneuve. Je vais, avec ma compagnie, trouver une place dans une grande ville du Grand Est, pour développer un projet de création autour, à la fois, d’auteurs vivants et puis de grandes œuvres du répertoire que je vais pouvoir produire dans cette région. Je le ferai en compagnie de l’incroyable réseau que j’ai réussi à développer en trente ans de métier et qui me permet de compter sur le concours des grandes scènes nationales et des grands centres dramatiques qui aiment mon travail.    

 Visuel : © Eric Didym

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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