Théâtre

Dans le Frigo d’après Copi mise en scène Clément Poirée à La Tempête : une belle surprise

Dans le Frigo d’après Copi mise en scène Clément Poirée à La Tempête : une belle surprise

22 septembre 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Clément Poirée propose sous la forme d’une pochette surprise trois pièces enchâssées Dans le Frigo d’après Copi, Macbeth d’après Shakespeare et Les bonnes d’après Jean Genet. On évitera d’assister à la représentation des Bonnes mais on ne se pardonnera pas de rater l’étrange et merveilleuse adaptation du Macbeth. 

Raúl Damonte Botana, dit Copi, argentin francophone fut à l’aube des années 70 une figure majeure du mouvement gay. Né en 1939 à Buenos Aires, il meurt du sida en 1987 à Paris. Sa truculence et son exubérance ont bien mal vieilli.  À l’époque de Copi, l’homosexualité ne revendiquait pas encore une normalisation, mais a minima une acceptation.  La virilité demeurait la chasse gardée de l’hétérosexuel et elle se devait abusive sauf à se renier. L’homosexuel ne savait s’affirmer qu’à travers la  mascarade pathétique de l’inverti. Aujourd’hui, le féminin n’est pas la femme, il traverse les genres. Le pédé n’est plus une folle. Aussi la féminité n’est plus affaire de genre ou d’attirance sexuelle. L’oeuvre salutaire de Copi a manifestement fait son oeuvre, jusqu’à son obsolescence. Et c’est tant mieux.

La pièce débute ainsi : Un homme seul et nu chaussant talons hauts se réveille pour enfiler une nuisette et faire face à un frigo. Il s’agit du cadeau surprise que lui a fait sa mère pour ses 50 ans. Le fils s’empêche d’ouvrir le frigo. Il exige de s’en débarrasser. Il pressent y trouver sa mère morte. L’allégorie psychologique articulée au complexe d’Oedipe se construit lentement sous nos yeux tandis que la mort rôde. Eddie Chignara nous sauve de l’obsolescence de la forme. Il sait défendre  un texte puissant bien qu’empêtré dans un affreux carnaval digne de la cage aux folles. Son jeu précieux riche d’une équivoque nous scotche.

Le propos nous apparait solide et édifiant. Celui des Bonnes de Genet n’a pas cette vertu. Contemporain de Copi, Jean Genet y rumine le fantasme d’extrême gauche à l’énoncé déchu : les domestiques, s’ils sont hargneux sont intrinsèquement purs et s’ils mentent parfois ceux-là qui sont le peuple ne savent garder un secret longtemps et avouent leurs fautes jusqu’à en mourir. Car ces damnés de la terre ont le cœur innocent. Le discours est faible et éculé. Il ne séduirait plus comme à l’époque le monde littéraire de la rive gauche. Celui qui écrit ses premiers textes en prison, imagine un Hitler érotiquement homosexuel, écrit qu’Israël  est un bleu, une ecchymose (Sartre le qualifia d’antisémite) est définitivement démodé. À la Tempête, sa pièce Les bonnes, fossile d’une époque oubliée et malgré le talent des deux comédiennes nous ennuie. 

Les plus belles perles se trouvent dans les vieilles huîtres. Ainsi entre deux pièces en regard l’une de l’autre,  Clément  Poirée glisse une adaptation admirable de Macbeth de Shakespeare. L’immense plateau de la grande salle de la Tempête  adopte la topologie du Glob Theater où la pièce fut créée. Nous sommes installés dans la pénombre. Émergent des coursives avec bonheur et stupeur les personnages. L’ambiance rappelle le Macbeth de Orson Welles, la tension tragique traverse nos sièges. Le drame de Macbeth le régicide se tisse. Clément Poirée habitué à des décors complexes et aux multiples dimensions a choisi cette fois une absence de décor, une chaise seulement. Et il confirme ses deux talents: le rythme et la direction d’acteurs. Bruno Blairet (Macbeth) Eddie Chignara (Duncan) et Céline Milliat-Baumgartner (Lady Macbeth), entre autres (la troupe est épatante)  sont fabuleux.  La scène du dîner avec l’apparition du spectre du roi constitue une création poignante. L’adaptation réussit à greffer au mystique et à l’occulte du drame shakespearien une angoisse suffocante en la terreur de Macbeth qui comme Caïn à jamais damné, se croit immortel. L’expérience du spectateur est mémorable.

 

 

 

Dans Le Frigo / Macbeth / Les Bonnes

Durée : 2h25 du mardi au vendredi, 4h le week end
du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 19h30, le dimanche à 15h30

• mardi et jeudi à 20h : Le Frigo / Macbeth (2h25)
• mercredi et vendredi à 20h : Le Frigo / Les Bonnes (2h25)
• samedi à 19h30 et dimanche à 15h30 : Le Frigo / Macbeth / Les Bonnes (4h)

avec Bruno Blairet Eddie Chignara Louise Grinberg Anne-Lise Heimburger Pierre Lefebvre-Adrien Matthieu Marie Laurent Menoret Céline Milliat-Baumgartner

Crédit Photo ©Héléne Bozzi.

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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