Théâtre

Interview de Nathalie Fillion : « J’écris avec un espace imaginaire en tête »

Interview de Nathalie Fillion : « J’écris avec un espace imaginaire en tête »

23 janvier 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Du 30 janvier au 02 janvier, Nathalie Fillion mettra en scène Spirit au CDN Nancy Lorraine, La Manufacture. Une « Comédie occulte et psychédélique du siècle 21 ». Interview.

Nathalie Fillion, vous écrivez ce texte que vous mettez également en scène. L’avez-vous écrit pour le théâtre avec une idée claire de scénographie ?
J’écris avec un espace imaginaire en tête, assez précis, qui fait fi de toutes les questions techniques et me permet de construire une pièce sans brider mon imagination. Une fois que la pièce est écrite, c’est avec ma scénographe que les choses prennent réellement forme. Je travaille depuis treize ans avec Charlotte Villermet, scénographe talentueuse. Elle transpose mon espace imaginaire en un espace théâtral concret. Elle capte ce dont la pièce a besoin pour se structurer au plateau et devenir lisible. Nous discutons, échangeons beaucoup. Dans Spirit, la scénographie met en valeur le premier degré de la fable, le concret de l’appartement et de l’apparition des fantômes. Il fallait ça ! La pièce est folle, le décor devait être simple. Grâce à la scénographie, on sait toujours qui est le fantôme de qui et à quel moment un personnage est visible par les autres, ou pas. Cette scénographie contient la folie de la pièce, tout en la laissant vivre, respirer, et exploser.

L’histoire de « Spirit » est plus qu’ alléchante car bien déjantée ! Croyez-vous aux fantômes ?
Ah ah ! Bonne question ! Je crois que nous sommes parfois hantés oui, hantés par le passé, individuellement et collectivement. Hantés par les autres aussi. Les autres nous traversent. Je crois que nous sommes agis, influencés, orientés dans nos actes et nos pensées par des choses qui ne nous appartiennent pas, mais qui passent à travers nous, tels des fantômes, identifiés ou non. Et l’écriture n’échappe pas à ce phénomène — il y a quelque chose de l’acte du médium dans l’acte d’écriture. Dans ce sens là oui, je crois aux fantômes. C’est ainsi que le fantôme d’Inès Armand, l’amour secret de Lénine, est venu vers moi pour apparaître dans la pièce. Finalement, je suis beaucoup plus réceptive à l’invisible, à l’intangible, à toutes ces énergies qui nous entourent et nous précèdent que ma culture cartésienne ne me l’a fait croire ! Et comme chacun, je porte en moi des gènes et des chromosomes de très lointains ancêtres. Nul doute qu’eux aussi s’expriment à travers moi parfois, à mon insu… Qui sait ?

Est-ce que Spirit a une portée politique, notamment sur l’héritage du communisme ?
Par la présence du personnage de Lénine, Spirit évoque de fait l’héritage du communisme, mais pas seulement. Spirit fait vibrer et résonner plus largement les multiples héritages du XXème siècle, ce siècle monstre, ce qu’il lègue de désastres, d’interrogations, de possibles et d’impasses aux enfants du siècle 21. Spirit met en scène des jeunes gens d’aujourd’hui face au Lénine de 1909, qui est comme eux, ignorant de l’avenir. Spirit soulève tout un tas de questions politiques au sens très large, et de multiples points de vues qui s’y confrontent. La pièce questionne notre rapport au politique de façon intime et ludique, et pose la question que chacun peut se poser au quotidien « Qu’est-ce je fais dans ce monde ? Comment j’agis, ou pas, pour le rendre meilleur ? ». Mais je vous rassure : aucune réponse n’y est donnée, ni aucune leçon, à personne. Je ne suis pas une moraliste !

Parlons théâtre ! Quelle est votre style de direction d’acteurs ?
Je dirige de façon très musicale. J’ai une idée très précise des rythmes dont la pièce et le plateau ont besoin, du mouvement des corps à celui du texte, et je tâche d’emmener les acteurs vers une musique commune. Mon écriture est très dialoguée, polyphonique, chorale on doit entendre toutes les voix, sans hiérarchie. J’essaie de faire en sorte que les acteurs s’abandonnent à la prosodie de l’écriture, à l’énoncé, se laissent traverser par le texte, et s’écoutent les uns les autres, pour écrire ensemble la pièce soir après soir. Je leur fais aussi des propositions d’actions physiques— beaucoup sont d’ailleurs inscrites dans l’écriture. J’ai une formation et une expérience d’actrice, et je sais le concret et la physicalité dont un acteur a besoin pour construire un parcours, un rôle, un personnage.

Vous avez écrit nombre de pièces, de textes et de récits. Spirit est-il dans la filiations de vos précédents travaux ?
Le langage du rêve, la structure onirique et la liberté narrative qu’ils permettent sont présents dans plusieurs de mes textes, Alex Legrand, Plus grand que moi… La famille aussi, la tribu, la sororité, la fraternité, sont récurrents, Alex Legrand, A l’Ouest. Les thématiques croisées de l’intime et du politique, de la petite et de la grande Histoire sont présentes dans presque toutes mes pièces. Mais Spirit s’émancipe par l’affirmation du fantastique dans l’écriture et dans la construction, à travers le croisement et le choc de deux époques. De même, écrire un personnage à partir d’une figure historique aussi forte et sujette à polémique que celle de Lénine, est une grande première, ainsi que toutes les recherches historiques qui ont nourri ce travail.

De façon générale, est ce que vous créez en miroir de la pièce précédente ? Comme pour défaire ou au contraire compléter un manque.
Je tente quelque chose de nouveau à chaque pièce, quelque chose que je n’ai jamais fait. Je me fixe toujours un nouveau défi pour que chaque pièce soit une nouvelle aventure d’écriture, qui me mette face à de l’inconnu. Et chaque pièce achevée nourrit le désir de la suivante, comme une inconnue à venir. Mais bien sûr, de pièce en pièce s’affirment des thématiques, des échos, des motifs récurrents. Autant de choses qui m’échappent et que j’accepte, que j’accueille. On s’invente sans cesse, mais on ne se refait pas !

Le Misanthrope de Molière mise en scène Louise Vignaud au TNP
Patrick Pineau met en scène Jamais seul de Mohamed Rouabhi au Théatre National de Bordeaux Aquitaine
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *