Théâtre
Isabelle Carré point d’orgue d’une magnifique édition de la Mousson d’été

Isabelle Carré point d’orgue d’une magnifique édition de la Mousson d’été

26 août 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Au sein d’une mise en espace qui sature intentionnellement les motifs, le texte de Alexandra Wood sur les violences domestiques est défendu avec brio par Isabelle Carré. La solide comédienne en extrait habilement les univers qui s’empilent pour nous faire savourer Never Vera Blue, traduit de l’anglais.

Imaginée en 1996 par Michel Didym, la Mousson d’été – Écrire le théâtre d’aujourd’hui (du 21 au 27 Aout 2020) s’est donnée avec courage plusieurs missions. Au cœur de la région Grand Est, la Mousson d’été se veut un festival à taille humaine qui accueille le meilleur de la littérature théâtrale contemporaine. Il s’agit de faire entendre des textes fraîchement écrits en France comme à l’étranger. Dans ce lieu, l’Abbaye des Prémontrés, exceptionnel et propice à la découverte et aux rencontres, il est facile et d’usage d’échanger avec les auteurs, les comédiens et les metteurs en scène. Les textes sont sélectionnés entre octobre et mai par le Comité de lecture de la Mousson d’été. Cette année encore Michel Didym est soutenu par deux artistes associés : Véronique Bellegarde et Laurent Vacher. La Mousson d’été propose par ailleurs chaque matin une Université d’été animée par Davide Carnevali, Joseph Danan, Nathalie Fillion, Pascale Henry, sous la direction de Jean-Pierre Ryngaert.

La mission est noble ; elle est aussi ardue. Sans le dynamisme de son directeur, sans la poignée de comédiens qui défendent chaque texte avec la même joie et la même implication gourmande, (citons en particulier Sébastien Eveno, Maud Le Grevellec, Catherine Matisse, Charlie Nelson, Eric Berger, Marie-Sohna Condé, Alexiane Torrès, ou encore le multiple Christophe Brault qui défend pas moins de sept personnages), sans les dizaines de bonnes volontés emmenées par Jean Balladur l’entreprise ne saurait étaler cette profusion de propositions : cette année vingt-huit auteurs sont représentés venus de France et d’ailleurs: Allemagne, Norvège, Pologne, Espagne, Cameroun, Royaume-Uni, Pays-Bas, Croatie, Argentine, Uruguay et Algérie.

Claudine Galea, associée au Théâtre national de Strasbourg, présentait Un Sentiment de vie avec Stanislas Nordey un texte surdéterminé et dense sur l’amour du père lorsque s’intrique à la haine, sur le délaissement et la détresse, sur la littérature aussi en ce qu’elle constitue l’écrivaine et ses empêchements. Le même Stanislas Nordey directeur du TNS Théatre National de Strasbourg avait pendant le confinement, passé commande à douze auteurs pour les douze jeunes élèves comédiens du TNS, avec pour thème « Ce qui (nous) arrive. Chaque soir ces textes plein de promesses se sont fait entendre. Charles Berling, invité de prestige, défendait un texte vibrant Nul si découvert de Valérian Guillaume (Notre critique). Venu d’Allemagne de l’Est , Dirk Laucke nous a rappellé, avec Barouf en automne, combien le communiste est un étau à la pensée et au désir.La mise en espace d’Émilie Capliez, co directrice de la Comédie de l’Est à Colmar, à l’interprétation de Catherine Matisse, Christophe Brault et Sébastien Eveno prouve à nouveau que La mousson est devenue un centre de gravité de talents. La traduction par Juliette Auber-Affholder s’inscrit dans le programme européen Fabulamundi. (Notre critique ici). La compagnie Le Grand Cerf bleu proposait une mise en scène déjà très travaillée de sa prochaine création : Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles. (notre critique). Découvert lors des répétitions à Théâtre Ouvert, la compagnie a confirmée son talent à adhérer à l’écriture de Joan Yago lien vers notre notre critique . Le texte fut également traduit dans le cadre de Fabulamundi, par Laurent Gallardo.

Et puis il y a eu Isabelle Carré, la comedienne multi récompensée invente plusieurs personnages sous la direction de Michel Didym, pour Never Vera Blue de l’Anglaise Alexandra Wood. Ceux qui ont assisté en 2015 à son interprétation dans De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites de Paul Zindel, mise en scène par elle même au Théâtre de l’Atelier savent combien elle est incroyable à défendre des rôles de femmes fortes et en même temps brisées.

Alexandra Wood est lauréate du George Devine Award et autrice en résidence de la compagnie Paines Plough en 2013. Elle est l’autrice, entre autres, de The Tyler Sisters,The Human Ear, Ages, Merit, The Initiate, The Empty Quarter, une adaptation des Cygnes sauvages de Jung Chang, The Centre, Unbroken, The Lion’s Mouth, The Eleventh Capital et Twelve Years, ainsi que de nombreuses pièces courtes. Never Vera Blue, créée au Fringe Festival d’Edimbourgh 2018, est une commande de Futures Theatre, en partenariat avec un centre d’accompagnement pour les femmes victimes de violences domestiques.

Cette femme parle à ses plantes et parce qu’elle se souvient mesurer 1,78 elle refuse être traitée de petite, car elle sait que les métaphores s’érigent souvent contre elle, parce que peut être elle côtoie la folie. Isabelle Carré enfile le role avec une expertise rare. Elle joue chaque personnages, modifie sa voix et sa gestuelle. Elle devient un moment une araignée. Elle raconte l’histoire d’une femme qui, au fil de ses années de mariage, en est venue à tellement douter d’elle même qu’elle n’est plus capable d’affirmer en toute certitude combien elle mesure ; une femme prisonnière comme le Petit Chaperon rouge dans le ventre du loup. Elle se pose cette question cardinale: comment (se) sortir de là?

Inspirée d’entretiens avec des rescapées de violence domestique, la pièce tient chronique de ce combat, et retrace les parcours psychiques d’une femme qui va se constituer devant nous en femme libre dans une guerre ouverte contre le monde hostile et contre elle même. Le sujet évite les poncifs. Un système de trois récits entuilés aux temporalités décalées autorise l’histoire à échapper au déjà-vu. L’apparente banalité du propos s’épuise devant nous par le jeu de ce dispositif et par la maîtrise impressionnante d’Isabelle Carré. Le moment honore la 25e édition de la Mousson. d’été.

Si l’année prochaine, Michel Didym aura quitté ses fonctions de directeur du CDN de Nancy, rendez-vous est pris avec lui dans le même enthousiasme pour l’édition 2021.

Never Vera Blue d’Alexandra Wood (Royaume-Uni),

traduction Sarah Vermande

Lecture dirigée par Michel Didym assisté par Yves Storper

Avec Isabelle Carré, musique Philippe Thibault

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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