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Le « Requiem » de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence

Le « Requiem » de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence

08 juillet 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Dirigé par Raphaël Pichon, interprété par les musiciens et choristes de l’Ensemble Pygmalion, mis-en-scène par Roméo Castellucci, ce « Requiem », tout en soulignant l’extinction des espèces ou des créations humaines, se veut aussi un hymne au renouveau. Mais peut-on sans dommage faire d’une messe de requiem un spectacle ?

Il faut que la société en France, et en son sein le monde culturel, soient désormais bien déchristianisés pour que l’on ose mettre en scène une messe et la porter sur la scène d’un théâtre. Une messe de requiem de surcroît, et celle de Mozart en particulier, laquelle demeure sans doute la plus célèbre de toutes.

Raphaël Pichon, le chef d’orchestre qui dirige l’exécution du « Requiem » de Mozart à la tête de l’Ensemble Pygmalion, dans le cadre du Festival lyrique d’Aix-en-Provence, tout comme Roméo Castellucci qui le porte sur la scène de l’Archevêché, soulignent à juste titre la théâtralité de la partition. On pourrait dire d’ailleurs la même chose du « Requiem » de Verdi. Mais si cela n’est pas faux, cet argument justifie-t-il une telle démarche ? On peut tout de même se poser la question, car il demeure troublant qu’une oeuvre de musique sacrée, aussi emblématique que ce « Requiem », soit « ravalée » au rang de musique de spectacle pour être ici illustrée par toute une mise en scène foisonnante qui ne contribue guère à en souligner la dimension spirituelle et à en assurer l’écoute.

Engloutie par le lit sur lequel elle s’est étendue

Avant même que ne débute l’Introït du Requiem, c’est un très beau chant grégorien à capella qui ouvre la soirée, suivi d’un hymne maçonnique de la main de Mozart et du « Miserere mei », K.90. Et les premières images de ce qu’il faut bien nommer un spectacle nous découvre une femme d’un certain âge en chemise de nuit, dans un cadre anonyme faisant immédiatement penser à ces institutions en Suisse qui accueillent des personnes gravement malades ayant décidé de mettre fin à leurs jours. Elle fume une dernière cigarette, absorbe le contenu de deux petits récipients, se couche… avant que son corps ne soit immédiatement englouti par le lit sur lequel elle s’est étendue. C’est glaçant, effroyable, d’une tristesse infinie. Et l’on retrouve là toute la compassion et le sens du tragique du Castellucci du « Concept du visage du fils de Dieu » ou de l’ « Orphée et Eurydice » de Gluck, de cet homme sans doute agnostique, mais humaniste de culture profondément chrétienne.

Un hymne au renouveau

Du « Requiem », il voudra écarter le trop plein de souffrance et en faire d’une certaine façon un hymne à la vie, au renouveau qui d’ailleurs s’achèvera sur l’image d’un bébé gigotant seul sur la scène nue où sa mère l’a déposé. Dès qu’ont retenti les premières mesures de la messe des morts, les choristes de l’Ensemble Pygmalion se dépouillent des draps noirs qui les cachaient aux yeux du public et celle qui venait de mettre fin à ses jours, comme recrachée par son lit de mort, réapparaît transfigurée sous les traits d’une jeune femme. A la suite de tout un cérémonial destiné à honorer la défunte comme à saluer sa résurrection, débute sur le Requiem un ensemble de danses, de rondes, de farandoles, de marches solennelles qui regroupent l’ensemble des choristes de Pygmalion, les jeunes danseurs de l’Ecole de danse de Rosella Hightower, à Cannes, des figurants et bien évidemment les solistes, la soprano Siobhan Stagg, l’alto Sara Mingardo, le ténor Martin Mitterrutzer et la basse Luca Tittoto, auxquels s’adjoindra un enfant à la voix cristalline, Elias Pariente, chantant une antienne « In Paradisum » » à l’extrême fin du spectacle.
Blancs pour les solistes, rouges et or pour les choristes, les costumes, inspirés de tenues anciennes de magnats de Pologne ou de Hongrie, les costumes sont magnifiques, sinon éblouissants. Ils sont de Castellucci, assisté de Sylvia Costa, et leur élégance étonne presque dans cet univers de plaintes et de gémissements métamorphosé en célébration heureuse.

Le « Requiem » se perd, s’égare…

Toutefois, très vite, la mise en scène de Castellucci dévoile ses limites et court à la déroute Ces danses, ces marches réglées pour des choristes et des solistes qui ne sont pas des danseurs et qui de surcroît doivent chanter tout en étant en mouvement, ces danses sont nécessairement très sommaires, vaines, rapidement monotones et ennuyeuses. Elles donnent l’impression fâcheuse qu’on assiste au spectacle de fin d’année d’une école de danse ou au mieux à une fête de village quand elles veulent sans doute évoquer une cérémonie maçonnique. Tout cela ne tient pas la route, mais va durer toutefois plus d’une heure. Avec ces danses de patronage, réglées par un homme qui n’est vraiment pas un chorégraphe, ces listes impressionnantes projetées en fond de scène d’espèces animales ou végétales éteintes, de peuples disparus ou de langues mortes, de monuments ou d’œuvres d’art perdus à jamais, comment ne pas avouer que le « Requiem », augmenté de pages de Mozart censées en modifier, en renouveler l’écoute, comment ne pas avouer que le « Requiem » se perd, s’égare dans tout cet assemblage hétérogène ? Le regard est sans cesse requis par quelque chose sur scène, intéressant ou pas (mais très souvent çà ne l’est pas), qui nuit fatalement à l’écoute. Difficile dès lors de se faire une opinion sur la qualité de l’interprétation musicale d’une œuvre qu’on s’est ingénié à découper, à détricoter, à délayer, et partant à dénaturer.

« Requiem », Wolfgang Amadeus Mozart. Les 8, 10, 13, 16, 18 et 19 juillet à 22h. Théâtre de l’Archevêché. Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, ; 08 20 922 923 ou FNAC

visuels : © Copyright : Requiem – Mise en scène Roméo Castellucci – Direction musicale Raphaël Pichon – Festival d’Aix-en-Provence 2019 © Pascal Victor / Artcompress

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One thought on “Le « Requiem » de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence”

Commentaire(s)

  • Paul KUENTZ

    Le Requiem de Mozart présenté au Festival d’Aix est un scandale et une honte. Que M. Castellucci fasse composé une musique par un compositeur d’aujourd’hui pour accompagner ses fantasmes !

    juillet 11, 2019 at 10 h 09 min

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