Opéra
Le Prince Igor, entre splendeur et laideur

Le Prince Igor, entre splendeur et laideur

01 décembre 2019 | PAR Victoria Okada

Le Prince Igor d’Alexandre Borodine est entré dans le répertoire de l’Opéra national de Paris le 28 novembre dernier. Si les chanteurs, le chœur et l’orchestre produisent une merveille, la mise en scène de Barrie Kosky, tant attendue, déçoit par sa laideur, bien que sa vision sombre offre une lecture convaincante du livret.

Le 28 novembre 2019, à 23 heures passées, la scène de l’Opéra Bastille est plongée dans la pénombre. Une fresque russe, Le Prince Igor, l’unique opéra, inachevé, d’Alexandre Borodine, vient de se terminer. Après 3 heures 30 de pur bonheur pour les oreilles et de cruauté pour les yeux, la salle s’exprime avec une pluie de bravo pour l’un et une tempête de huées pour l’autre. A-t-il existé une entrée au répertoire aussi agitée dans l’histoire de l’Opéra de Paris ? Pas ces dernières années, en tout cas.

Ce que l’on retient de cette production, c’est, incontestablement, la magnifique qualité de l’interprétation musicale, sur le plateau et dans la fosse. L’orchestre est particulièrement performant, propulsé par l’inspiration inépuisable de Philippe Jordan. Le chef a opté pour l’abandon du troisième acte (ce qui se pratique assez couramment pour cet acte qui n’a pas été composé par Borodine, à une exception près : le trio Igor-Kontchakovna-Vladimir) et le déplacement de l’ouverture (de la main de Glazounov d’après des motifs de Borodine) entre les 2e et 4e actes. Ainsi, le prologue placé en guise d’ouverture permet au spectateur d’entrer dramatiquement dans le vif du sujet. Dès les premières mesures, l’ensemble sonne véritablement comme un seul instrument, tant la connexion entre les pupitres, entre les musiciens, est étroite. La maestria que déploie le chef habité, rend plus que palpable la somptueuse orchestration de Rimski-Korsakov. On peut assister à cette production ne serait-ce que pour son art orchestral, miraculeusement bien mené.

Mais à ce miracle s’en ajoute un autre, celui du plateau vocal. Les deux rôles féminins sont particulièrement remarquables. Elena Stikhina dans le rôle d’Iaroslavna nous subjugue par sa voix magistrale, un timbre unique, lumineux et puissant, des propos musicaux toujours convaincants. Anita Rachvelishvili, souveraine, joue une Kontchakova splendide, qui nous ouvre grand les oreilles par la densité et la couleur profonde ainsi que par la projection infiniment large et longue. Elle n’hésite pas à servir de sa voix « naturelle » ou non lyrique dans les graves, qui évoque le registre du chant traditionnel de grande steppe — ce qui ne va pas sans rappeler, de fil en aiguille, le poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale du même compositeur… Aux côtés de ces exceptionnelles chanteuses, les basses et les ténors, russes pour la plupart, impressionnent tout autant. Ildar Abdrazakov touche profondément, dans le personnage d’Igor, par une incarnation engagée. Le prince humilié et tourmenté trouve son expression dans sa voix, fiévreuse, même au moment le plus déprimé de son chant. Dmitry Ulyanov façonne à souhait le personnage du Prince Galitski tyrannique et mesquin, à tel point que dès qu’il ouvre sa bouche on frémit d’antipathie ! Dimitry Ivashchenko dans le rôle du Khan Polovtsien Kontchak rivalise avec le caractère de Galitski, aussi bien vocalement que théâtralement ; le personnage est traité par Barrie Kosky comme un oppresseur hideux et sans scrupule. Face à ces basses, le ténor Pavel Cernoch en prince Vladimir apporte une couleur différente et fascinante, mais quelque peu effacé par l’imposante Kontchakova, son amoureuse.

Comme nous l’avons déjà affirmé, la mise en scène de Barrie Kosky est décevante sur le plan visuel. Mais son idée est murement réfléchie. Le seul beau tableau est celui du début qui figure l’intérieur d’une église russe dorée où trône non pas le christ mais le prince Igor. Le contraste avec le reflet de la dorure, symbole de la sainte Russie, et l’angoisse d’Igor couvert de sang noir est saisissant. Sur les deux côtés, les membres du chœur en voile intégral sont, de surcroît, entièrement cachés dans l’ombre (effets lumières ingénieux par Frank Evin). Un autre contraste dans un clair-obscur annonce le destin du peuple tombé dans la misère, sans éclairage pour son avenir. Au premier acte (deuxième tableau dans le programme), le décor (de Rufus Didwiszuz) montre une villa avec piscine, que l’on peut trouver aujourd’hui dans n’importe quel site de villégiature. Un rappel de dorure figure en fond de la scène, à travers un panneau, et représente un pin en peinture extrême-orientale. Une allusion, peut-être, à la prospérité et à la gloire du royaume tant désirées, car le pin dans la culture asiatique est un symbole de la longévité. Mais ces deux esthétiques sont bancales… et franchement laides. À moins que Kosky veuille, par cette incompatibilité stylistique, montrer la stupidité du Prince Galitski ? Dans le tableau suivant, nous nous trouvons dans un lieu tout en béton ressemblant à un parking souterrain abandonné ou à un bunker secret, un lieu de torture idéal… Et Igor y est effectivement attaché et torturé par Kontchak. Dans ce même lieu, les Polovtsiennes, tortionnaires d’Igor ou torturées par le Khan (on ne sait pas trop…) chantent et dansent à la gloire de Kontchak. Un tableau masochiste en somme. Quelques rares couleurs apparaissent dans les costumes (de Klaus Bruns) des danseurs mais nos yeux sont plutôt attirés par des masques grotesques surdimensionnés. Une autre allusion ? De quoi ? La chorégraphie (d’Otto Pichler) fait référence à des pas assez classiques, ce qui est plutôt surprenant dans cette mise en scène tournée résolument vers le coté sombre du 21e siècle. Au dernier tableau, sur une autoroute qui sort de la nuit profonde, les gens du peuple se réunissent pour accueillir Igor qui n’apparaît finalement pas devant eux mais brièvement à Iaroslavna… Cette foule est sublimée par le Chœur de l’Opéra national de Paris : les dames ne forcent jamais dans les aigus et les messieurs créent un tapis vocal impressionnant et émouvant. Ils nous offrent ainsi, égaux face à l’Orchestre et aux solistes, une prestation véritablement époustouflante.

Jusqu’au 26 décembre. Lien de réservation

France Musique retransmet l’opéra le 25 janvier 2020 à 20h.

Photos © Agathe Poupeney – Opera national de Paris

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Victoria Okada

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