Opéra
La Tétralogie de l’Opéra de Paris s’achève dans une rare intensité

La Tétralogie de l’Opéra de Paris s’achève dans une rare intensité

10 décembre 2020 | PAR Victoria Okada

Le dimanche 6 décembre, Philippe Jordan a achevé le projet qui lui tenait à cœur depuis de longues années. Après tant de péripéties liées à la pandémie (lire l’article de Paul Fourier sur La Walkyrie), le premier volet de l’enregistrement), mais aussi à la manifestation du 28 novembre contre la proposition de loi Sécurité globale, les dernières notes ont enfin résonné dans l’Auditorium de Radio France, en présence de la Ministre de la Culture accompagnée du nouveau directeur de l’Opéra de Paris.

Une légion de voix divines

Andreas Schager

Les deux derniers volets de la Tétralogie, Siegfried (le 6 décembre à l’Opéra Bastille) et Le crépuscule des dieux (le 28 novembre à l’Auditorium de Radio France) ont été donnés comme les deux premiers volets, c’est-à-dire dans l’ordre inverse. Dans cette partie de la saga, le Siegfried d’Andreas Schager domine l’équipe artistique d’une déjà très haute volée. Sa puissance vocale constante dans la vaste salle de l’Opéra Bastille (à l’avant-scène) puis dans celle, plus restreinte, de l’Auditorium de Radio France (sur le balcon derrière l’orchestre), porte au-dessus de la masse sonore de l’orchestre bien fourni. Son chant est accompagné de gestes en parfaite adéquation avec le phrasé du texte et l’intonation de la musique, son corps se mouvant, reculant ou bondissant au rythme de la musique. D’un timbre étincelant, son flot vocal, héroïque comme le personnage qu’il incarne, ne semble jamais s’arrêter. Il y a prouvé qu’il est incontestablement l’un des meilleurs Siegfried de l’histoire !

Ain Anger

L’adéquation entre les gestes et les paroles est également remarquée chez Ain Anger dans le rôle de Hagen. La profondeur et l’intensité de sa voix confèrent au personnage un caractère très fort et la ruse fomentée par ce fils d’Alberich est ainsi davantage teintée de noirceur. Jochen Schmeckenbecher qui campe le père de Hagen construit un univers tout aussi sombre, formant avec celui-ci deux esprits en miroirs fascinants. En Gunther, Johannes Martin Kränzle se démarque par la clarté des intonations et Iain Paterson maîtrise avec autorité son rôle du Voyageur, comme celui-ci maîtrise sa connaissance du monde. Dimitry Ivashchenko marque Fafner par une lourdeur théâtrale à l’image du corps lourd du dragon.
Ricarda Merbeth, en Brünnhilde, donne d’abord l’impression de quelque tiédeur à Bastille avant de se montrer de plus en plus investie dans le rôle. Mais le manque de volume et l’articulation moins soulignée par rapport à son partenaire surpuissant font que son personnage a hélas moins d’impact et est souvent couvert par l’orchestre.

Gerhard Siegel

Un autre rôle clé dans Siegfried, le sournois Mime est idéalement porté par Gerhard Siegel qui n’hésite pas à insister sur l’aigreur. Les rires ironiques et les intentions ambitieuses et malsaines sont exprimés par les changements soudains de couleurs, de résonances et de projections, invitant l’auditeur à entrer dans sa psychologie noire.
Wiebke Lehmkuhl en première Norne ouvre Le Crépuscule des dieux avec une riche couleur de contralto, en donnant le ton pour une intensité dramatique, et incarne Erda dans Siegfried grâce à la longueur de sa voix. Depuis le troisième balcon derrière l’orchestre, Tamara Banješevic projette sa voix de colorature timbrée pour les gazouillements de l’oiseau de la forêt, alors qu’elle bondit et danse en chantant Woglind dans Le Crépuscule. La clarté de son timbre apporte quelque légèreté – tout en étant puissant – à la légion des voix extrêmement denses. Anna Gabler (troisième Norne et Gutrune) et Michaela Schuster (Waltraute et deuxième Norne) déploient leurs largeurs vocales à leurs façons dans leurs deux rôles respectifs, alors que Kai Rüütel (Wellgunde) et Claudia Huckle (Flosshilde) soignent leur prestation, bien que courte, grâce à la profondeur de leur instrument.
Le chœur, placé dans le parterre, est à la hauteur des solistes. Le travail du chef des chœurs José Luis Basso sur l’articulation et le sens dramatique est admirable et les chanteurs sur scène ont applaudi les choristes après le 2e acte du Crépuscule.

Un orchestre de luxe


Philippe Jordan
porte l’orchestre très haut et en tire la meilleure partie. S’il y a  dans Le Crépuscule des dieux des moments où le caractère symphonique prend dessus — et quelle symphonie intense offrent les musiciens ! —, l’équilibre entre l’orchestre et les voix est toujours idéalement maintenu, ce qui est rare d’autant que les musiciens ne sont pas dans la fosse. Accents rythmés pour forger l’épée, susurrement des feuilles d’arbres, grondement de la terre, le cor héroïque et les tutti funestes dans la mort de Siegfried… Tous ces leitmotivs sont judicieusement mis en avant, sans trop d’excès ni de recul, dans une tapisserie sonore tissée avec des fils aux mille couleurs et aux nuances infinies. Les timbres des différents instruments s’entremêlent ainsi pour former des couches multiples. Devant une telle construction sonore, il n’est nul besoin d’avoir une mise en scène pour imaginer tel ou tel tableau ; la musique suggère déjà éloquemment les images qui devraient se dérouler devant nos yeux. On assiste à l’aboutissement d’un travail d’envergure réalisé depuis une dizaine d’années par le chef suisse. À la fin de ces deux représentations, il a rendu un hommage chaleureux à ses compagnons de route de ces dernières années, en prononçant ces mots : « Vous allez me manquer ».

photos © Elisa Haberer – Opéra national de Paris

Retransmissions sur France Musique :
Samedi 26 décembre 2020, 20h : L’Or du Rhin
Lundi 28 décembre 2020, 20h : La Walkyrie
Mercredi 30 décembre 2020, 20h : Siegfried
Samedi 2 janvier 2021, 20h : Le Crépuscule des dieux

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