Danse
Triptych, le monde toujours à l’envers de Peeping Tom à la Biennale de de Venise

Triptych, le monde toujours à l’envers de Peeping Tom à la Biennale de de Venise

03 juillet 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Gabriela Carrizo et Franck Chartier présentaient en clôture de cette édition dirigée par Ricci-Forte un ballet dystopique et surréaliste.

Déphaser le récit

Peeping Tom a imposé sa marque de fabrique sur la danse contemporaine il y a vingt ans. En France nous les connaissons particulièrement depuis dix ans, exactement quand le Théâtre de la Ville, fidèle de la compagnie, a montré A Louer, un conte fantastique pour maison hantée. Et nous, depuis, on suit leurs tergiversations corporelles de création en création. Triptych est dans la droite ligne du dernier triptyque composé de Vader (2014), Moeder (2016) et Kind (2020). Il est question, dans des décors somptueux et caméléons, de drames personnels et amoureux. A la différence des œuvres précédentes, celle-ci est encore plus sombre, et la magie intrinsèque à son écriture n’a rien de merveilleuse, elle est maléfique.

Triptych est également un triptyque, une pièce composée de trois parties qui semblent reliées uniquement par la présence des mêmes danseurs (Fons Dhossche, Lauren Langlois, Panos Malactos, Alejandro Moya, Fanny Sage, Eliana Stragapede, Roger Van der Poel, Wan-Lun Yu).

Le fil narratif est complètement disloqué. A croire que c’est l’un des fils conducteurs de cette Biennale qui présentait en clôture le choc de Milo Rau, la Reprise dont le récit est dissocié de l’image. Ici, c’est l’inverse, l’image fait récit, mais un récit sens dessus dessous.

Trois temps pour trois espaces différents

The missing door, The lost room and The hidden floor nous emmènent respectivement dans une pièce munie de cinq portes, une chambre et un restaurant. Dans une affirmation de l’idée que le décor est lui aussi un danseur, les changements se font à vue et de façon très spectaculaire. Les danseurs et les techniciens font de ces moments des scènes en soi où les “trucs” se révèlent. L’ambiance est freak, lynchienne et déprimée !

Les images sont toujours aussi folles. On voit des femmes à trop de membres, des gens sortir du placard par grappes, des dos se cambrer au-delà de la douleur dans une danse de contorsion, des danseurs et des danseuses se jeter à l’eau dans un naufrage….Les corps finissent hagards, propulsés, catapultés de l’intérieur. On ne peut pas taire, même si la référence est aujourd’hui tabou, que cette esthétique rappelle celle du désormais banni  Jan Fabre au début des années 2000 qui lui aussi laissait les interprètes en prise avec la violence du monde et des éléments. Les danseurs et les danseuses de Triptych doivent eux aussi négocier avec ce qui les traverse, leurs angoisses et leurs visions du pire d’eux-mêmes.

Chez Peeping Tom, la danse illustre l’inconscient et l’âme. Chaque interprète est amené à chercher le mouvement représentant au plus profond son sentiment. Les visages sont théâtraux et les portés très nombreux. Nous sommes dans un spectacle total où la physicalité est mise à bout d’épreuve.

La pièce dans son ensemble fait le jeu des grandes illusions rétros propres aux deux artistes. C’est leur ligne de fabrique, celle de faire une danse expressive qui malgré ses aspects figuratifs est profondément ancrée dans le temps présent. Un temps où la vie s’accélère, où l’on fait des gestes inconsidérés. Un temps plein de regrets et de désillusions. Peeping Tom voit tout en noir, et cela fait un grand spectacle !

Visuel : ©Peeping Tom – Triptych

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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