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Steven Cohen : Title Withheld (for legal and ethical reasons)

Steven Cohen : Title Withheld (for legal and ethical reasons)

28 novembre 2012 | PAR Audrey Chaix

Malaise. Telle est la sensation qui se dégage avant tout de Title Withheld (for legal and ethical reasons), la dernière création de Steven Cohen présentée sous la cour du Palais des Papes à Avignon l’été dernier. Ici, c’est dans les entrailles du Tripostal que se cachent Cohen et ses rats, dans une cave jusque là cachée au public. Car il faut se cacher, descendre dans les profondeurs interdites d’un lieu public pour oser montrer ce que nous montre Steven Cohen, une création qui tient autant du cauchemar que de la performance.

 

Dans cette cave, il y fait sombre, froid, c’est humide. Des tuyaux transparents courent le long du plafond, sur le fond de scène, autour du public. À l’intérieur grouillent des rats blancs – figurants idoines, nous sommes bien dans une cave. Les lumières s’éteignent, une vidéo est projetée sur un écran et au sol : l’artiste, allongé dans le noir, filmé par une lumière infrarouge, se tortille comme un ver, son corps maigre semble s’éveiller à la vie avec douleur. Soudain, un bruit sec fait sursauter le public : un pan de la boîte innocemment posée côté cour a craqué, et c’est de ce cercueil qu’émerge la silhouette décharnée et pourtant si gracile de Steven Cohen, qui se relève avec grande difficulté, juché, comme à son habitude, sur d’encombrantes cothurnes – 7 kilos chacune.

 

Engoncé dans un corset, le sexe coincé dans une coque de plastique transparent, Steven Cohen a maquillé son corps en costume de scène : étoile de David sur le front, visage maquillé d’arabesques blanches et noires, lèvres noires recouvertes de cils qui évoquent, par moment, la moustache d’Hitler, il se meut avec difficulté dans ces cothurnes d’acier qui font penser à des instruments de torture. Pour se mouvoir, il utilise deux cannes de fer qui, comme les cothurnes, raclent le sol de béton avec des grincements qui envoient des frissons dans la nuque. Sous ses pieds, deux écrans sur lesquels défilent le journal intime d’un jeune Juif de 17 ans, en 1939 – et des scènes de zoophilie répugnantes, que Cohen justifie en expliquant qu’il « faut se coltiner ça, l’atroce, l’horreur » mais qui paraissent déplacées dans ce contexte, détournant l’attention du propos initial en suscitant un autre type de dégoût, bien loin de celui suscité par l’évocation de l’Holocauste.

 

Le journal intime, c’est le point de départ de cette performance. Après l’avoir déniché dans un marché aux puces, Steven Cohen, lui-même descendant d’une famille juive russe, a été frappé par la joie de vivre qui émanait de ses pages. Il en a fait un spectacle qui donne envie de se recroqueviller dans un coin. Voix de Pétain, d’Hitler et de… Mandela qui résonnent dans la cave du Tripostal, gros plans sur les moindres détails du corps de l’artiste, fragments d’objets sortis d’une vieille valise d’immigrant juif… Steven Cohen se meut avec la plus grande difficulté autour de ces témoignages d’un passé d’horreur, quitte à perdre l’équilibre parfois, le corps couvert de la poussière qui couvre le sol, sollicitant parfois le soutien ami de la main d’un spectateur… l’épreuve est telle que l’on hésite, par moment, à sortir.

 

Quelques moments d’une étrange poésie se dégagent de cette horreur macabre : dans un labyrinthe de tuyaux transparents, en fond de scène, commencent à se déverser des rats blancs sur lesquels ont été installées deux petites diodes blanches clignotantes. Au fur et à mesure que les rats avancent dans le labyrinthe, une lumière diffuse et intermittente s’installe dans la pièce, créant une atmosphère surréelle, qui pourrait être un doigt pointé vers la rédemption, vers le salut. Métaphore qui trouve son sens alors qu’enfin, Cohen ôte  ses brodequins de torture, les prend dans les mains, s’avance au milieu du plateau, les pose à terre, prosterné… puis disparaît. Pour ne plus revenir, même alors que le public commence timidement à applaudir. Public sonné, qui ne sait plus quoi penser. Un beau moment cependant, alors que les lumières se rallument : chacun traîne un peu dans cet espace où viennent de surgir tant de questions, s’approche du labyrinthe pour voir les rats de plus près, des écrans des cothurnes pour faire défiler le journal intime du jeune homme juif… comme pour adoucir le retour à la réalité.

 

 

 

Photos : © Laurent Philippe

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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