Danse

Marie-Agnès Gillot et Cunningham à Garnier : de l’audace et des contrastes

Marie-Agnès Gillot et Cunningham à Garnier : de l’audace et des contrastes

07 novembre 2012 | PAR Géraldine Bretault

En hommage à l’œuvre de John Cage et Merce Cunningham, Brigitte Lefèvre offre une reprise de Un jour ou deux, pièce créée pour le Ballet de l’Opéra de Paris en 1973, et ressuscite cette époque d’intenses collaborations entre chorégraphes, musiciens et plasticiens : Marie-Agnès Gillot a été invitée à proposer sa première chorégraphie pour le corps de ballet de l’Opéra, aux côtés de Laurence Equilbey pour la dramaturgie musicale, Walter van Beirendonck pour les costumes et Olivier Mosset pour les décors.

Sous apparence, Marie-Agnès, Gillot

Marie-Agnès Gillot a été la première danseuse de l’Opéra a être nommée Étoile à l’issue d’une pièce contemporaine (Signes, de Carolyn Carlson, en 2004). De fait, à mesure que son talent s’est déployé, la future chorégraphe a révélé une personnalité curieuse de tous les genres, aussi à l’aise dans les grands ballets classiques, que chez Pina Bausch (magistrale Eurydice) ou Mats Ek. La proposition de sa directrice, généreuse, avait pourtant de quoi faire frémir : une première partie de 30 minutes, en guise d’hommage à l’un des maîtres de la danse du XXe siècle. Marie-Agnès a d’abord confié à Laurence Equilbey ses attentes musicales : que la voix humaine soit très présente. La musicienne lui a donc tricoté une dramaturgie musicale sur mesure, interprétée par le chœur Accentus et l’ensemble Ars Nova, sous sa direction précise et exigeante.

La chorégraphe décrit ainsi la genèse de Sous apparence : « … Un travail basé sur des émotions (sortes d’outils sensoriels personnels) qui sont ensuite transcendées, transposées. » De fait, derrière l’argument des apparences trompeuses, Sous apparence peut se lire en filigrane comme un vibrant hommage de la fillette de Caen entrée à 10 ans à l’école de l’Opéra, qui allait devenir sa seconde maison.

Le décor imaginé par Mosset ? Une maison-façade vue de profil, qui se déplace entre cour et jardin. La coulisse, cet espace caché qui marque d’ordinaire le passage de la réalité à la scène, le lieu même où le danseur se transfigure dans son rôle, se retrouve ici au centre de la scène. Les danseurs qui en sont sortis y retourneront tout simplement à la fin. Les costumes ? Une réminiscence de tous les artifices que Marie-Agnès a pu porter au cours de sa carrière, créés par les petites mains de l’Opéra à force de patience et de savoir-faire. La créativité de van Beirendonck fait des merveilles, entre des costumes fleurs qui font ressortir le travail de jambe des danseuses et des liens flashy façon bondage sophistiqué qui dessinent les torses masculins et féminins.

Mais surtout… quel accessoire plus emblématique que les pointes ? Pointes dont la chorégraphe s’amuse à faire endosser les souffrances à ses confrères, dont Vincent Chaillet qui les porte ma foi honorablement. Si elles lui permettent d’étayer sa réflexion sur l’identité (amorcée avec Rares Différences en 2007 à Suresnes), elles sont aussi mises en valeur comme rarement à travers un magnifique tableau de glissades : sur un lino brillant, les danseurs enchaînent les traversées de scène à un rythme soutenu, réalisant des figures avec élans et portés sans fin qui n’ont plus rien d’académique… un plaisir caché des petits rats dans les couloirs de l’École ?

Ce soir, Marie-Agnès Gillot chorégraphe a convaincu son public.

Un jour ou deux, 1973, Merce Cunningham

En admirant Un jour ou deux, et en écoutant la performance musicale que représente etcetera, partition créée par Cage pour l’accompagner, on a presque l’impression que les deux compères avaient imaginé là une sorte de manuel de leurs préceptes artistiques dédié au public européen, encore perplexe face à tant d’audace. Ars Nova exécute la partition de cette seconde partie, sous la direction de Pierre Nahon cette fois, accompagné de Jérôme Polack. Une direction assujettie, puisque les musiciens sont libres de se déplacer dans la fosse pour venir se soumettre à leur baguette quand bon leur semble. Assis devant des tables où trônent de simples cartons creux de différentes tailles, les musiciens exécutent avec une concentration extrême, qui se lit sur leurs visages, une partition de percussions rudimentaire basée sur des tapotements. Petit à petit, comme en résonance avec les bourdons de Ligeti convoqués par Equilbey un peu plus tôt, les différentes sonorités produites par tous ces martèlements commencent à tisser une fresque sonore éthérée, comme dérivée des bruits de la nature.

Sur scène, parallèlement mais disjointement, la mise en place rappelle d’emblée la complexité de l’écriture chorégraphique de Merce Cunningham. Le rideau s’ouvre sur un fin voilage de nylon situé en avant scène, derrière lequel les danseurs sont déjà à l’oeuvre. Le chatoiement produit par le voile instaure en outre une subtile impression de dédoublement des danseurs, superbement moulés dans les habituelles combinaisons du chorégraphe. Le voile se lèvera par la suite pour réapparaître en fond de scène, créant un dédoublement de l’espace, cette fois. Trios, solos, duos, groupes à l’unisson ou dissonants ne vont cesser de se lier et se répondre, dans un jeu abstrait sans cesse renouvelé, où se détachent comme par saillies les figures récurrentes du style du chorégraphe – torsions du haut du corps, bras légèrement écartés du buste, fentes et inclinaisons vers l’avant.

À ceux qui redoutent encore les pièces abstraites, qui craignent l’hermétisme induit par l’absence de trame, de récit, de psychologie, il y a là une formidable occasion de rappeler ce que l’abstraction a apporté dans tous les arts : la découverte de sensations insoupçonnées, d’une acuité à la lisière du soutenable, pour celui qui accepte de s’abandonner pleinement à la pure contemplation de l’instant, après s’être délesté de tous ses repères cartésiens. Oui, vous y êtes, c’est l’instant présent, la pleine conscience. Rappelons que John Cage, parmi d’innombrables centres d’intérêts aussi variés que la mycologie ou la calligraphie, s’intéressait de près aux philosophies orientales… La pièce dure environ une heure, que vous passerez dans un autre monde, bouleversés par le dos d’une main qui vient furtivement caresser la scène.

 

Crédits photographiques :

Sous apparence, Marie-Agnès Gillot © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Un jour ou deux, Merce Cunningham © Julien Benhamou / Opéra national de Paris

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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