Danse
Lloyd Newson lance une injonction au débat social : Can We Talk about This?

Lloyd Newson lance une injonction au débat social : Can We Talk about This?

03 octobre 2011 | PAR Smaranda Olcese

Lloyd Newson dynamite le tabou du silence bien pensant. Il fait déferler sur le plateau du Théâtre de la Ville un flot de paroles sans répit. De manière pugnace, l’artiste rend incontournable la discussion d’un problème brûlant qui ne concerne pas seulement la société britannique.

 

Le hall du Théâtre de la Ville est placardé de dessins de presse. Le public reconnaît les griffes avant même de voir les signatures, tant il est habitué à trouver les travaux de ces dessinateurs dans les quotidiens. Leur importance et leur force d’expression nous éclateront à la figure à la sortie de la représentation de DV8 et c’est avec un tout autre regard, chargé de considération et de respect, que nous allons les recevoir : ce sont des dessins pour lesquels, de nous jours, des gens se font tuer.

L’exposition* tourne autour du 11 septembre et au sous-sol sont présentés des photos et des témoignages du Ground Zero.

Mais revenons à la salle de spectacle. Le plateau est lisse et froid, d’une banalité glaçante. Un simple miroir sur l’une des parois renvoie au public son image, tout comme le titre lui adresse une question directe : Can We Talk about This ? Nous allons apprendre un peu plus tard dans la pièce qu’une légende veut que ce soient les derniers mots de Theo Van Gogh, exécuté brutalement par un fondamentaliste musulman qui mettait ainsi en pratique la fatwa lancée à l’égard du réalisateur de Submission (court-métrage coécrit avec Ayaan Hirsi Ali dont la voix sera diffusée un peu plus tard pendant la pièce) pour avoir offensé l’Islam. Les détails crus de cette histoire sont portés par des danseurs qui occupent la scène, mués par une danse nerveuse et fluide qu’ils maîtrisent avec une grande aisance. En effet, la pièce de DV8 est construite à partir d’interviews et de contributions d’une cinquantaine d’intervenants, journalistes, politiciens, enseignants. Elle égraine des histoires d’abus et d’exactions commis au nom de l’Islam. En ligne de mire : le fondamentalisme, la violence, mais aussi le silence et les méfaits de la politique du multiculturalisme dont l’échec a été constaté de manière incontestable par David Cameron après les révoltes de 2011.

L’une des conséquences d’épisodes comme la mise à feu des pages de l’auteur Salman Rushdie ou encore des réactions suite à la publication des caricatures danoises de Mahomet a été que les gens ont arrêté de dire des choses, ils se sont interdits toute forme de critique. Lloyd Newson porte un regard sans concession sur l’hypocrisie et l’autocensure, phénomènes courants dans notre société. Cette pièce s’inscrit dans la lignée de ses travaux qui s’attachent depuis toujours à rendre possible (par les moyens du Physical Theater) une discussion sur des problématiques plus vastes et plus complexes. Elle vient approfondir une recherche lancée pour une pièce antérieure, To Be Straight With You, qui abordait les attitudes culturelles et religieuses vis-à-vis de l’homosexualité. Les études de psychologie et le travail dans le domaine social, qui ont jalonné le parcours du chorégraphe, se reflètent dans sa danse à travers une attention toute particulière pour les petits gestes qui forment le langage corporel d’une personne. Il sollicite ainsi de ses performeurs un engagement total : ils doivent savoir danser, jouer, imiter une large variété d’accents. Ils incarnent la parole des acteurs impliqués dans les affaires controversées que la pièce égraine. La danse est rapide, parfois répétitive, toute en équilibres contorsionnistes au bord de la chute. Elle reflète les courants qui agitent le corps social. Les danseurs courent en rond, se prennent en chasse, forment des groupes puis les éclatent, toujours méfiants, toujours sur la défense. Parfois ils se laissent engloutir par le brouhaha agressif des images d’archives, films documentaires et autres extraits d’émissions informatives.

Contre la peur, la violence, la soumission, mais aussi le silence coupable et intéressé des politiques, Lloyd Newson s’engage du côté de la liberté d’expression. Il signe des moments de poésie sombre, concrète et radicale qui ponctuent la pièce au fur et à mesure que les témoignages s’accumulent. Ainsi une longue litanie des victimes de la violence fondamentaliste islamique à travers le monde : des psychologues, des metteurs en scène, des danseurs et des musiciens, des sociologues – leur photo, brandie pour un instant est vite remplacée par d’autres, car malheureusement la liste est longue et loin d’être exhaustive, des personnalités tombées sous le coup de la charia, condamnées pour des écrits ou positions progressistes. Cette démarche pourrait paraître par moments unidirectionnelle, la polyphonie des voix résonne de manière étrange autour du syntagme décliné dans tous les sens : is it a problem in the interpretation ? Mais elle est complètement assumée : il s’agit de donner la parole à ceux qui sont contraints au silence. Il faut faire preuve de détermination et insister, car le moment où, à la fin de la pièce, les micros sont enlevés aux performeurs, laisse un goût amer et fait froid dans le dos. Can We Talk about This ? est plus qu’une interrogation : une injonction au débat social.

photos © Olivier Manzi

* En écho à la pièce de Michel Vinaver mise en scène par Arnaud Meunier, 11 septembre 2001, présentée les 10 et 11 septembre 2011, le Théâtre de la Ville accueille, sous le titre 12 Septembre – l’Amérique d’après, une exposition de dessins de presse qui parcourent les 10 années qui ont suivi. Cette exposition, fruit du dialogue entre Plantu et Daryl Cagle au sein de l’association Cartooning for Peace, a lieu du 10 au 30 septembre.

 

 

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