Danse

Le mouvement côté cour, sa répétition côté jardin : une troisième édition très riche pour le festival « Extension sauvage »

Le mouvement côté cour, sa répétition côté jardin : une troisième édition très riche pour le festival « Extension sauvage »

30 juin 2014 | PAR Yaël Hirsch

Pour la troisième année consécutive, la chorégraphe Latifa Laâbissi, secondée cette année par la scénographe Nadia Lauro, orchestrait une réflexion dansée sur le trio artiste/paysage /regardeur dans les jardins de Combourg et dans ceux, métaphysiques et classés, du château de la Ballue, à Bazouges-La-Pérouse. Evidemment touchée par le contexte politique actuel, la troisième édition du festival Extension sauvage a tout de même eu lieu. Ce dernier est devenu « manifestation » et a repoussé ses limites plus loin : vers la forêt et le cinéma expérimental. En trois jours de verdure et de mouvements, le public émerveillé a appris que mettre un ou plusieurs corps dans un paysage ouvre la porte à de nombreux fantômes. Parmi ces esprits des bois : les contraintes et la perte d’innocence liée à l’archive et à la répétition.

Après mûre réflexion, et après consultation de ses participants, le Festival Extension sauvage s’ouvre , vendredi 27 juin, dans la ville de Chateaubriand : Combourg. Dans la parc luxuriant du village, Latifa Laâbissi et Nadia Mauro accueillent le public à 18h pour une première version du solo du chorégraphe brésilien Volmir Cordeiro, Ciel. Dans le soleil de la fin d’une belle journée d’été, le public est assis au bout d’une longue allée de gazon bordée par des grands arbres et à gauche, le lac de Combourg. Une très grande figure de faune apparaît dans le lointain. A peine vêtu d’un collant transparent gris, Volmir Cordeiro joue et se joue de l’immense profondeur de champs que lui offre le lieu, avec un plaisir communicatif. Sourire entre le sardonique et l’extase, dans le seul bruit du vent et des feuilles, il se rapproche en baissant son collant, provoque, tend le bras, lève le bassin, s’immobilise un temps, attentif, puis galope aux antipodes du public, au fond de la scène de verdure où dans la cachette moelleuse d’un arbre latéral. Ses mouvements sont à la fois droits, anguleux, musculeux et expressionnistes comme au meilleur temps de l’Entre-deux-guerres, mais aussi ronds, souples, et comme prêts à recevoir d’autres corps dans le sien. La tension monte avec la répétition du jeu du « là/plus la » jusqu’à ce que la musique se mette en marche : réunis, Caetano Veloso, Maria Bethânia, Gal Costa, Gilberto Gil chantent le petit poisson (« Peixes ») qu’on va finir par attraper, et c’est comme une libération joyeuse, qui permet au grand faune de disparaître derrière le public en quelques galops joyeux. Une pièce impressionnante et habitée que le public est invité à revoir dans le cadre des jardins du château de la Ballue, le lendemain.

Un des danseurs s’étant malheureusement blessé lors de la générale, la représentation de (Faire) Cabane, de la chorégraphe Anne Collod et du plasticien Mathias Poisson ne peut pas avoir lieu. On se réunit « sur les lieux du crime » et, toujours assis sur l’herbe, du côté de l’aire du Linon, le public écoute l’équipe parler d’un spectacle qu’elle est bien triste de ne pas pouvoir jouer. Surtout dans le contexte actuel, qui peut, à ce moment précis, être évoqué à travers la lectures d’articles de journaux sur la réforme du statut des intermittents. Plusieurs participants du festival lisent à voix haute, exprimant ainsi leur solidarité avec ceux qui font grève. Plus qu’un dialogue avec le public, c’est un moment de communion, suivi d’une petite marche dans le soleil couchant pour débriefer avant le dîner.

A 21h, le programmateur et fondateur de l’association et revue Braquage, Sébastien Ronceray, propose une séance de films expérimentaux sur la danse au cinéma de Combourg, le Chateaubriand. Intitulée Danse/Cadence, cette séquence d’une heure de films en 16 mm et super 8 crée un rythme  hypnotique de couleurs et formes bricolées sur la pellicule. Passionné et passionnant, Sébastien Ronceray parle ensuite pendant plus d’une heure de ces créateurs qui inventent et réinventent des formes nouvelles en décollant des couches de film, en grattant les couleurs, en usant et abusant du scotch et de la colle. Pour certains, c’est une séance d’initiation à tout un pan du cinéma, quand le programmateur évoque le peu de moyens, le peu de copies de ces films et l’organisation des artistes en coopératives pour, malgré tout, permettre une certaine circulation des œuvres. Une rencontre très riche qui clôt une magnifique première soirée avant d’entamer une première nuit absolument magique au Château de la Ballue, avec ses murs baroques (il date de 1620), ses chambres immenses et luxueuses, ses lits à baldaquins et ses deux propriétaires amoureux de leur lieu, Marie-France Barrère et Alain Schrotter.

Ce n’est qu’au matin que nous découvrons les magnifiques jardins du château. Le jour se lève sur le « jardin régulier » aux bosquets « à la française » parfaitement taillés et le temps de petit-déjeuner longuement avec cette vue, nous sommes prêts pour affronter la pluie et explorer ces incroyables jardins : le labyrinthe, le bosquet mystérieux, le Temple de Diane, mais aussi la cour d’honneur et sa jolie orangerie et l’accès vers les grands chemins et la forêt où l’on sait qu’une partie de la soirée va se dérouler.

A 18h, malgré le temps menaçant, extension sauvage se déploie bien, comme prévu, en extérieur, dans le théâtre de verdure du château. Dans A catalogue of steps (2013), la chorégraphe américaine DD Dorvillier reprend des fragments de son oeuvre, avec des mouvements liés au règne animal et travaille sur leur répétition. T-shirt bleu ciel et short gris, Katerina Andreou, Nibia Pastrana et Oren Barnoy oscillent entre gestuelles d’animaux mythologiques et raideur de lutteurs nordiques. Répétés inlassablement et sans musique, scandés par des « Go » ou leur numéro, les mouvements se désincarnent et les 45 minutes annoncées peuvent s’étirer à l’infini, tout contre les buissons. L’engagement physique des danseurs est très fort, le rythme saccadé qui fonctionne comme des « rounds » de boxe fascine et pourtant, il y a une austérité parfois difficile à suivre dans ces extraits. On y reviendra le lendemain, sous forme de « déambulations » ^plus ouvertes dans les jardins.

Et c’est toujours sous la pluie et malgré elle que les festivaliers d’extension sauvage poursuivent une réflexion commune sur la répétition, en voyant à nouveau le Ciel de Volmir  Colleido, à l’orée de la forêt et juste avant la tombée de la nuit. Avec le changement de cadre et l’humidité ambiante qui a imbibé les bûches où le public se serre, bien emmitouflé dans des couvertures blanches, la solo se transforme du tout au tout. Bien que le champ soit tout de même profond, l’horizon est moins large et, habité par les sylphides, le danseur rapproche au maximum son grand corps d’un public charmé par tant d’intimité dans la lumière déclinante. Le corps blanc fascine, et la joie explosive de la danse semble, cette fois-ci, l’emporter pleinement sur les malins esprits qui s’emparent du danseur. Un moment vraiment extatique qui se termine dans un tonnerre d’applaudissements avant que tous ne s’enfoncent plus profondément dans la forêt.

Les couvertures blanches donnant l’air d’une procession au public, l’on découvre enfin l’extension la plus éloignée et la plus sauvage du festival :  un drap tendu dans des bois, des rondins pour s’asseoir sous le feuillage qui retient la pluie, et un projecteur en place, emmitouflée sous plusieurs linges et parapluies. Lié au lieu, le programme de la soirée Soudain les arbres frissonnent (2014) est encore une fois concocté et projeté par Sébastien Ronceray. D’abord en Super 8 puis en 16 mm, le bruit de la bobine se mêlant à celui de l’eau, du vent et de feuilles, on assiste à de merveilleux ballets de feuilles et de troncs. La nuit tombe et les couleurs sépia se précisent, magnifiques. De la tisane est prévue pour passer d’un format à l’autre et le public applaudit à tout rompre l’Incantation (1968-72)  de Peter Rose. Finalement, et c’est le jeu, la nature aura raison des cinéphiles et il faut interrompre un peu avant le terme la projection, notamment pour protéger le matériel.

Mais aucun festivalier ne se décourage et c’est toujours en procession, en suivant la châtelaine, Marie-France Barrère, qu’on rejoint le château et ses douves pour aller contempler l’installation vidéo de Sophie Laly Fading #2. Apparue avec la nuit, une grande maison de lumière a investi le bas-côté du château, au milieu de l’eau, du lac et des canards. Fragile et touchante, l’oeuvre est aussi, comme son nom et son numéro l’indiquent, un travail sur la répétition et le glissement progressif dans la disparition/ apparition. A noter : la galerie Rapinel de Bazouges-la-Pérouse expose une Constellation circompolaire de Sophie Lally, jusqu’au 7 septembre.

Après un long débriefing nocturne dans la chaleur du Château de la Ballue et une bonne nuit de sommeil, le soleil s’est doucement levé sur le dernier jour du festival. On a commencé côté cour, par un petit mot de Latifa Laâbissi et le point de départ de la suite du Catalogue of steps – cette fois-ci déambulé- de DD Dorvillier. C’est dans une lumière éclatante que les trois danseurs ont repris certains mouvements de la veille (et en ont également répété de nouveaux) entraînant dans leur sillage les spectateurs ravis. Parfois cachés derrière les feuilles, parfois exposés en plein soleil, les corps des danseurs étaient visibles de dizaines d’angles différents, dans un espace à la fois contraignant et totalement ouvert. Un expérience assez ludique, malgré la rigueur préservée du travail sur la répétition et la désarticulation du mouvement.

Tout aussi conceptuel, dans le théâtre de verdure, le solo de Noé Soulier Mouvement sur Mouvement fait le lien entre René Descartes et William Forsythe. Sorte de discours universitaire dansé, cette performance à la fois sage et folle, interroge : Quel est le statut de mon corps si je le meus comme un objet ? Et si le mouvement est le produit d’une volonté, implique-t-il, comme l’architecture du Parthénon, le spectateur dès son intention? Et si je dévoie un geste du quotidien pour le danser et si j’interprète ce mouvement avec une intention, est-ce que je n’ajoute pas quelque chose qui le dénature ? Même ayant perdue son innocence, la répétition du mouvement est encore bien présente dans ce solo intello, où  Noé Soulier égrène les citations de philosophes et de chorégraphes pour parvenir à l’idée que si « mon corps devient un volume qui crée des forces, des lignes, des vecteurs », la danse contemporaine casse (en partie, elle ne s’en sépare pas) le carcan du « mouvement géométrique » imposé par les figures du classique. Elle ouvre sur un « mouvement mécanique » : le corps dicte ses lois de la gravité, mais parfois l’on peut tricher avec, et c’est encore plus beau et plus fort quand un geste peut sembler nécessaire et qu’il est artificiel. S’il était déjà difficile de dire ce qu’était une arabesque « réussie » avant cette ouverture au mouvement mécanique, le relativisme des bons « mouvements géométriques » est absolu et entraîne avec lui beaucoup de liberté et beaucoup d’angoisse solitaire pour le danseur.

Avec son va et vient brillant, mais exigeant, entre le discours prononcé et le mouvement mis en oeuvre, Noe Soulier nous a épuisés. Et l’on est heureux d’arriver dans l’univers violent, mais paradoxalement très drôle et libérateur de Antonija Linvinsgtone. Avec le musicien Hahn Rowe et la danseuse-performeuse Simone Aughterlony, elle montre pour la première fois en France In Disguise, toujours dans les jardins de la Ballue. Sur une musique joyeusement grimaçante, deux femmes dansent contre les codes: bûcheronnes expérimentées, c’est avec des haches, des bûches coupées de leurs mains, seins ou jambes nues, et des branches brutes qu’elles refont l’amour, l’a guerre, l’amour. Entre danse et performance, drôle et rude, parfois à la limite du « camp » et pourtant charnelle et troublante, cette pièce (que nous n’avons malheureusement pas pu voir jusqu’au bout) a permis, en final, de nous sortir de la répétition du mouvement et des clichés, sans pour autant avoir à quitter les jardins du Château de la Ballue.

Ce n’est que pour attraper le train, une fois l’état sauvage étendu au maximum, que nous avons regagné la capitale, pleins d’énergie et de pensée sur le corps, les corps, et leur place à la fois répétitive et toujours unique dans un paysage qu’il leur faut conquérir à chaque instant. Une troisième édition remarquable d’un festival qui s’enrichit et s’étend, d’année en année et que Toute la Culture a très envie de voir grandir encore l’an prochain.

visuels : affiche officielle et (c) Yaël Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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