Danse

Lionel Bègue « Ça m’a concrètement changé sur ma manière d’aborder le monde »

Lionel Bègue « Ça m’a concrètement changé sur ma manière d’aborder le monde »

04 novembre 2019 | PAR Amina Lahmar

Nous avons rencontré Lionel Bègue alors qu’il présentait l’ultime étape de sa toute première création La Fuite au Bateau Feu de Dunkerque. Nous vous livrons l’entretien du chorégraphe réunionnais qui met en scène la dégénérescence et la perte de motricité de manière bouleversante. 

A 36 ans, vous êtes aujourd’hui danseur et interprète. Qu’est-ce qui vous a poussé à danser ?

Je crois qu’à l’époque, mes parents avaient très envie qu’on soit occupés. Au même titre que j’ai fait du tennis ou de la natation, du piano il m’ a été proposé de faire de la danse. Je suis le seul qui ait accepté. C’était une tentative qui était au même niveau que d’autres manières de se dépenser entre mes 6 et 17 ans. Quand on avance dans une activité, petit à petit cela demande de faire des choix car cela demande de plus en plus de temps. Sans que je le décide j’ai du arrêter les autres activités et  il ne me restait plus que la danse qui me prenait toutes mes soirées. Vers 15 ans j’ai voulu en faire mon métier. Mais au départ c’était presque arithmétique. A la fin de mon premier cycle au conservatoire, je devais choisir une dominante entre classique et contemporain  et j’ai choisi le contemporain. J’étais un peu orienté car je pense que j’avais plus de facilité en improvisation que dans des exercices de placement. Et c’est aussi que mes parents étaient férus de danse contemporaines notamment de Carolyn Carlson.

La Fuite est votre première scénographie. Comment et pourquoi vous est venue l’envie de traverser la dégénérescence et la perte de motricité sur scène ?

Il y a deux éléments qui rentrent en collision. Le moteur créatif c’est la confrontation  à une personne de mon entourage qui était atteinte de la maladie dégénérative d’Alzheimer. Il y a eu quelque chose de déterminant, c’est cette phase assez courte où la personne a conscience de ce qui est entrain de lui arriver. J’ai des souvenirs très marquants de cette phase qui m’a terrifié et fasciné. Lorsque j’étais adolescent je nommais cela la contemplation de sa dégénérescence. C’est ce moment où il y a déjà quelque chose qui est en marche, qui s’en va, qui s’effiloche, qui s’effrite. La personne a encore conscience la situation et il y a par moment comme une sensation d’effroi. Des années après j’ai découvert le mythe grec d’Actéon. Le chasseur va en forêt pour une battue et dans une clairière aperçoit Diane qui se baigne nue. Folle de rage, elle lui jette un sort qui le change en cerf. Ce qui m’intéresse le plus dans ce mythe, c’est lorsqu’Actéon se retrouve seul dans la forêt et contemple son reflet dans l’eau. Il y voit la transformation de l’homme vers l’animal. Il voyait sa propre mort en perspective puisqu’il finira par être chassé par ses chasseurs et dévoré par ses chiens. Ce mythe a bouclé mon monteur créatif. Il a fait vibré cette double contemplation de sa propre dégénérescence et de sa mort. Cela faisait non seulement le propos de ce que je désirais mettre au plateau mais aussi une inspiration de l’articulation de mon jeu sur la scène. Un glissement sinueux qui passe d’une motricité à une autre, qui tente de se reconstruire et qui s’achève sous une forme évanescente qui finira par se disparaître et se vider jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un corps en présence. J’avais envie de travailler sur un projet où j’étais en solo sur le plateau. Ces 15 dernières années j’ai eu plein de petites envies sur des moments, des projets des discussions. L’un des projet que j’avais vraiment envie de sortir de ma poche c’était celui-là. C’est une envie combinée de traverser une idée de longue date et de me mettre en jeu au plateau.

Le processus de création  de La Fuite s’est fait en résidence dans plusieurs villes, en partenariat avec plusieurs structures. Depuis combien de temps travaillez-vous sur le projet?

Le projet a maturé ces deux dernières années, mais j’ai commencé à travailler en studio seulement l’automne dernier. Cela fait 7 à 8 semaines de travail réparties sur cette année qui vient de s’écouler. Il y a eu un temps de travail en région Occitanie puis au Bateau Feu, en mars, à Dunkerque. Après un break, j’ai repris la création à la Réunion en septembre. Je suis passé par le CCN de Roubaix  pour revenir à nouveau à Dunkerque. La fin de période était condensée pour cette dernière ligne droite.

Dans la pièce on voit la progression vers la première crise. Le personnage se relève et rechutera plusieurs fois, comme dans la réalité, il y a des détails qui frappent. Vous êtes-vous uniquement inspiré de votre histoire personnelle pour construire la pièce?

J’ai orienté les actions que j’ai mené lors de mes résidences. J’ai demandé à m’adresser à des publics de personnes en situation de dégénérescence. Avec le CCN de Roubaix, pendant un mois j’étais assez régulièrement à l’hôpital à Lille avec un groupe de personnes à motricité réduite: du handicap léger jusqu’à très lourd. Il faut réapprendre à faire fonctionner son corps après un AVC par exemple. Ici, il y avait d’autres formes de dégénérescence, vraiment physiques. Je m’intéresse à ce public et je m’y frotte. J’ai passé 3 semaines avec un groupe à faire un projet de création d’une pièce qui s’appelait « En avant« . J’ai travaillé avec deux ehpads spécialisés avec des personnes qui avaient des handicap mentaux aux profils différents. Avec ce groupe très hétérogène je devais élaborer une pièce de quinze minutes où je mettais en jeu des choses « simples ». Il fallait ré-envisager à chaque fois. A la fin de la journée, on monte une étape, et la fois suivante ce qu’il en reste c’est peut-être le plus infime de ce que tu avais dit, comme une main dans une poche. C’est un projet qui est dédié à ces gens là. Je suis pas un chercheur qui prend des notes. Je suis resté une semaine avec eux dans un ehpad à manger à la cantine, à me familiariser, à être un peu triste de partir parce qu’eux aussi se sont attachés. J’ai passé des heures dans une salle où on réapprend à des personnes à se mouvoir après un AVC. Il manque de kiné, alors tu les aides à se hisser dans les nacelles. Ça a été des aventures éprouvantes pour moi et à la fois c’est venu teinter très fort ma manière d’envisager la reconstruction: qu’est-ce que j’abandonne, qu’est-ce qui part.

Est-ce que cette expérience de création de La Fuite a été un tournant ?

Ça m’a concrètement changé sur ma manière d’aborder le monde. Je réalise beaucoup de choses par rapport à la reconstruction, au passé ou au moment présent. Ça me change non pas dans ma manière de marcher mais dans celle de voir la marche. Je crois que ça vient faire vibrer une image un peu poétique que je me fais de la dégénérescence. Un tournant? Difficile à dire. Il y a beaucoup d’éléments qui évoluent comme le fait porter un projet ou de s’investir dans le territoire. Je ne peux pas dire que c’est un tournant. Nous en reparlons dans un an.

Quelles ont été les principales difficultés scénographiques?

D’être dedans et dehors. J’avais des envies précises, j’y suis arrivé avec l’idée de construire une partition, de boucler quelque chose, d’être dans la répétition où le motif qui s’épuise qui se transforme. Je voulais que la chose se compresse vers le bas pour être seul puis se redresse sous forme d’hystérie, un  peu électrique physiquement jusqu’à ce qu’il disparaisse. J’avais déjà pensé la construction du solo. Par contre dans la pratique: il fallait savoir comment affiner une matière, concrétiser, se donner des points de rendez-vous clairs. Etre dedans et dehors. J’ai fait appel à 3 regards extérieurs pendant le processus de création, j’ai passé une semaine avec chacun d’entre eux. C’est le moment où j’ai le plus avancé. Concrètement, un solo ça ne se fait pas tout seul.  Il arrive un moment où tu ne sais plus trop dire où c’est bien. Tu n’es plus très bon juge.

Il n’y a pas de décor, ni d’artifice. Il y a seulement de la lumière et de la musique: quels ont été vos choix?

Pour la lumière j’ai choisi de travailler avec Annie Leuridan. Je souhaitais que la proposition soit un duo avec la lumière qui vienne créer des paysages. En bref, un esthétisme porté par la lumière, voilà pourquoi j’ai choisi Annie Leuridan. Dès le début je voulais travailler sur du Schoenberg. Le lyrisme de la musique fait pétiller l’imaginaire. Je ne m’attarde pas sur le mythe  d’Actéon au plateau mais la musique vient porter de l’ordre du paysage et du lyrisme que ne prenait pas en charge le corps dans un premier temps. Il y a aussi le son du ventilateur. D’abord, j’avais envie d’un système de double diffusion sonore. Je voulais que le public entende La Nuit Transfigurée alors que je danse sur le son du ventilateur. Ça crée un décalage entre le côté immuable et écrasant du ventilateur et la Nuit Transfigurée où les élans ne sont jamais égaux.  Le ventilateur a un côté inéluctable. C’est tellement enivrant qu’à terme on a l’impression qu’il ralentit ou accélère alors qu’il ne bouge pas. Rythmiquement ça m’a permis de trouver des choses comme les saccades. C’était un support enrichissant que je devais utiliser comme une bascule, qui écrase le corps donc j’ai changé mes choix.

Qu’espérez-vous transmettre au public?

Je ne veux rien, mais j’espère que les gens se laisse aller dans un truc qui change sous leur yeux ! Qui commence à un endroit et finit à un autre, qui les transporte d’un endroit à un autre avec des émotions ressenties par bribes. Il y a des moments qui me happent, qui nous échappent. Il abandonne, s’épaissit, s’allège et se vide.

 

Visuel: Crédit / Simon Gosselin

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Amina Lahmar

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