Danse
Jefta van Dinther pour le meilleur et pour le pire à Montpellier danse

Jefta van Dinther pour le meilleur et pour le pire à Montpellier danse

02 juillet 2022 | PAR Gerard Mayen

 

 

En une même soirée, le chorégraphe est capable de ressusciter Sisyphe au temps présent et d’engluer le fameux Ballet Cullberg dans le kitsch

Jefta van Dinther est un chorégraphe des grandes traversées. Il est capable de donner à ressentir les convulsions de matières qui s’éprouvent dans la dépense de soi sans limites au fil des bacchanales du noctambulisme électronique. Dans la soirée On Earth I’m Done, programmée en première en France par le festival Montpellier danse, cela s’illustre en deux parties, d’abord Mountains, puis Islands après entracte (pour finir vers les 23h30). 

 

En termes d’approche du corps, la proximité paraît évidente entre ces deux pièces. Or on peine à croire qu’il s’agisse du même auteur, quant à leur portée dramaturgique. Mountains d’abord est un long solo interprété – dansé, parlé et surtout chanté – à Montpellier par Agnieska Sjökvist Diugoszewska (la pièce pouvant être confiée à d’autres interprètes, selon ses occurrences diverses). Bien capricieusement, Google aura refusé de nous donner accès au moindre renseignement sur cette personnalité tout de même éclatante.

 

Dans une combinaison très gainée, elle semble flotter par moment dans les termes de genre. Elle rayonne en tout cas avec une puissance impressionnante, tout du long d’un marathon de l’exténuation, à quoi tourne son solo. Sa danse est extrêmement compacte, resserrée dans une intrication des registres toniques et phasiques ; pareillement du gravitaire et du rhétorique. D’où une force perforant sur place, par quelque obstination démoniaque, mais aussi une explosion incessante de l’expressivité gestuelle ; à l’extrême opposé d’une abstraction conceptuelle.

 

Agnieska Sjökvist Diugoszewska chante aussi, et parle, dans la même gamme, sur de grands souffles sombres, graves, de tonalité d’orgue contemporaine. Moutains pourrait s’afficher tout autant comme concert. Tout de cette performance renvoie à un imaginaire – voir une imagerie, mais on assume d’y être sensible – de quelques grands et vieux mythes nordiques, scandinaves pourquoi pas, surgis de loin dans l’espace et le temp de l’heroïc fantasy, pour percuter les cerveaux de maintenant. 

 

Et c’est le moment de préciser que le chorégraphe Jefta van Dinther se partage entre Berlin, capitale des nuits européennes, et Stockholm, où il est artiste associé de la compagnie Cullberg. Notons qu’il ne faut plus dire Ballet Cullberg. L’ensemble actuel a été totalement remanié, travaille exclusivement avec des chorégraphes invités associés (dont la très exploratrice Deborah Hay) ; cela n’a plus rien à voir avec l’héritage moderne et/ou néo-classique, de Birgit Cullberg dans les années 60 et 70, ou ensuite Mats Ek et la danseuse étoile Ana Laguna. C’est même embarrassant que ce nom soit maintenu à l’affiche, en tout cas source de malentendu, car cela continue d’attirer tout un pulic peu informé, qui a de quoi se sentir abusé, légitimement, au moment de découvrir sur scènes les pièces d’aujourd’hui, sans rapport.

 

Jefta van Dinther convoque sur scène des éclairages, des effets diffractés, et déclenche des atmosphères oniriques urbaines contemporaines. Dans Mountains, Agnieska Sjökvist Diugoszewska évolue dans un clair-obscur de vapeurs, sur un tissu répandu en abondance au sol. Elle manipule une longue perche métallique, dont le tranchant rectiligne et la matière brillante contraste virulemment sur l’informel des amas de toile. Cette toile est redressé par l’une de ses extrémités tout à la verticale au contraire, dans une échappée aux cintres, zone céleste mystérieuse que le regard de la spectatrice, du spectateur, ne peut atteindre.

 

Finalement très simple, une machinerie aspire lentement vers ces sommets, la totalité de ce tissu déroulé, dont la longueur doit s’évaluer, semble-t-il en centaines et centaines de mètres. Il faut beaucoup de patience, voire de résistance nerveuse, à la spectatrice, au spectateur, tant qu’il semble que toute l’action de la pièce doive se résumer à cela, cette traction automatique du tissu, et alors s’éterniser de manière interminable pour en venir à bout.

 

Ce principe de résistance de l’attention tenue en haleine est soudain brisé lorsque l’interprète en vient à se prendre dans des nœuds emmêlés du tissu, et par là emportée elle aussi en ascension hors sol. Plus tard, cette allégorie d’un rapport généralisé à la matière la verra au bord de la copulation avec cette matière, essentiellement amorphe, et pourtant animée, qu’est ce tissu plus ou moins déployé, où elle se laisse traîner en jubilation.

 

Quand enfin semble sur le point de se terminer le rembobinage géant, tandis que l’artiste poursuit obstinément le labour de sa danse et son chant, la voici immergée dans des arasements lumineux qui l’enveloppent, tendent à la masquer. Quelque chose se poursuit, à quoi on ne s’attendait pas et qu’on n’identifie guère. C’est à présent tout le propre tapis de sol, la métaphore de l’appui terrestre, qui se trouve à son tour aspiré vers les hauteurs. Certes grandiloquent, ce sursaut scénographique appuie la sensation que Jefta van Dinther a voulu réveiller Sisyphe, provoquer des sursauts de défi titanesque, à la hauteur de ce qui est en train d’écraser le monde. On en est tout autant sonné que soulevé. 

 

En deuxième partie, Islands redistribue à douze danseurs de la compagnie, rampant au sol, le même tyê d’énergie organique. Mais voici qu’elle n’en finit plus de dégouliner dans une inconsistance dramaturgique, laissant la porte ouverte à des égarements kitchs, tandis que l’énergie de la danse s’épuise à vouloir singer celle de la musique. Toujours se méfier des effets d’effet.

 

Visuel : mountains_c_urban joren

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