Danse

[Interview]  Christophe Martin « la danse est l’art qui permet d’en dire le plus en moins de temps »

[Interview] Christophe Martin « la danse est l’art qui permet d’en dire le plus en moins de temps »

23 décembre 2016 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Du 12 janvier au 9 février Paris et l’Ile de France sera rythmé par les pas et les gestes des chorégraphes programmés à Faits D’Hiver. L’occasion pour nous de rencontrer Christophe Martin, son fondateur et directeur.

J’ai la sensation que l’édition 2017 de Faits d’Hiver est plus ambitieuse que les précédentes.

2017 est une édition plus importante que les autres éditions. C’est un tournant aussi bien en terme de nombre de représentations puisqu’on en a 34 sur 9 lieux alors que la moyenne avant était de 24 représentations et 7 lieux.

Est-ce la première fois que Faits d’Hiver sort de Paris ?

Non. On a toujours eu des liaisons avec des partenaires juste au-delà du périphérique. Pendant longtemps on a été à Saint-Ouen notamment à Mains d’Oeuvres mais aussi au théâtre de Châtillon, au théâtre de Vanves, d’ailleurs, nous avons été partenaires avec le festival Artdanthé pendant 3 ans. Donc il y a toujours eu quelques lieux en-dehors de Paris intramuros. Ce n’est pas l’axe principal. Ce qui prime c’est de proposer une circulation, particulièrement dans Paris. Avec des lieux fidèles, comme le théâtre de la Bastille, le théâtre de la Cité Internationale, mais aussi des lieux qui viennent s’immiscer dans la programmation et qui dépendent de projets artistiques particuliers comme la Conciergerie.

Qu’est-ce qui va se passer là-bas ? On voit qu’il y a de plus en plus de chorégraphies qui se déroulent dans les musées.

Les Monuments Nationaux ont initié une manifestation qui s’appelle « Monuments en mouvement » et qui irrigue toute la France. Leur but est de renforcer la présence de la danse dans les monuments parisiens, qui ne sont pas les plus faciles au niveau architectural.  Il n’y en a qu’un qui est chauffé et c’est la Conciergerie. C’est un détail mais qui peut s’avérer déterminant pour un festival d’hiver.  Nous sommes en écho avec Simon Pons-Rotbardt, le programmateur de Monuments en mouvement  sur les choix artistiques. La discussion est très riche et on arrive à se mettre d’accord sur des projets que je trouve très ciblés sur le monument, c’est-à-dire qu’l y a vraiment une création pour ce monument en particulier, mais avec la Compagnie on travaille sur la possibilité de diffuser Les fragments mobiles de Yvann Alexandre ailleurs que dans les Monuments nationaux et que la Conciergerie. Puisque cette création ira ensuite à Angers et avec le théâtre St Barthélémy d’Anjou, ils iront ensuite dans des monuments historiques dans les Pays de la Loire. C’est donc un très gros projet puisqu’il s’agit de 25 danseurs, dont 11 professionnels, et 6 ou 7 qui sont en école de danse et des gens de Sciences Po Paris où il y a une cellule chorégraphique importante. Donc l’ensemble fait 27 personnes. Quand Yvann Alexandre est arrivé à la Conciergerie il a flashé sur le lieu. Tout de suite il a eu une idée très précise de ce qu’il voulait faire, et pour ce que ce soit réalisable il fallait un nombre important de danseurs. C’est une production spécifique avec des ramifications. L’idée c’est de poursuivre ce partenariat au moins jusqu’en 2019, avec à chaque fois un temps fort dans Fait d’Hiver.  Egalement, on va accueillir au mois de mai en résidence Nathalie Pernette qui prépare une pièce pour le Panthéon. Donc avec l’idée de mêler Micadanses dans la boucle, pour pouvoir faire un vrai partenariat.

Micadanses n’est pas uniquement un leu de spectacle, c’est aussi un lieu de formation des danseurs ?

Micadanses signifie Mission Capitale Danses. Parce que l’idée de départ à laquelle on tenait c’est que nous pensons, avec Pascal Delabouglise qui est administrateur et présent depuis le départ,  que la danse était trop sectorisée. Entre les tenants d’un contemporain dur, conceptuel ou mouvementiste, les gens qui font du jazz, les personnes qui font du classique, les amateurs, les préprofessionnels et les professionnels.  Le but est de faire un lieu où on accueille des tas de danses différentes et à des niveaux différents. Mais notre cœur de travail s’adresse quand même à des professionnels. Il y a donc des cours le matin, toute l’année, des cours de composition chorégraphique, on accueille des compagnies en résidence en 80 heures sur 3 mois. Il y a aussi des compagnies qu’on accueille carrément sur un an, où là les moyens mis à disposition sont importants puisqu’on peut faire de la production, de la diffusion et puis la compagnie a un nombre d’heures important pour faire absolument toute sorte d’activités : reprise, recherche, création, … Par exemple en 2015 il y avait Myriam Gourfink qui était en résidence. Cette année c’est Nans Martin et Françoise Tartinville. Aussi des compagnies qui sont sur des gros projets comme Myriam avec huit danseuses et qui a été appelée pour participer à des festivals.  Nans Martin a  besoin de travailler D’œil et d’oubli, sa création dont la première aura lieu le 1er février à Faits d’Hiver mais aussi une autre création chorégraphique pour une femme amatrice. Il vit en PACA donc la double implantation pour lui était très importante. L’ambition est de repérer un projet artistique intéressant, avec un auteur mais en même temps se positionner au bon endroit dans le cheminement de la Compagnie, ça c’est très important. On est un des lieux en France qui peut offrir le plus d’heures en résidence. L’autre aspect important pour nous c’est qu’on a développé quelques particularités à Micadanses, notamment toute une action Danse et handicap où on fait des cours, de la production, on diffuse aussi. Et aussi tout ce qui est développement de la culture chorégraphique via le livre plutôt. Lors de la journée de l’édition Danse, on édite un livre, chaque année. Nous gérons le site édition danse.com en association avec la Biennale du val de Marne.

On est ouvert de 9h à 22h, tous les jours toute l’année. Le 25 décembre il y a des gens qui viennent travailler. L’idée c’est qu’en étant au cœur de Paris et vu le manque de studios dont le nombre continue à baisser, notamment dans le privé, il était totalement nécessaire d’avoir un lieu le plus ouvert possible.

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Micadanses est privé ou public ?

Public. Nous sommes financés par la Ville de Paris et par la DRAC Ile-de-France, plus l’Adami qui nous aide sur la formation et pour le festival. Et puis plein de petits subventionneurs notamment pour le festival mais avec une proportion d’autofinancement importante, puisque nous accompagnons aussi des Compagnies en leur louant les studios. Donc on les accompagne sur un projet pédagogique, qu’on les aide à mettre en place en leur louant certes, mais on a tellement de demandes qu’on fait pratiquement une programmation, et puis c’est souvent un appui et un appoint financier important pour les Compagnies. D’autant que nous louons deux à trois fois moins cher que le prix du marché parisien. L’autre aspect important c’est que nous avons beaucoup d’adhérents, notamment 500 structures à l’année ce qui est le nombre de os partenaires, plus des individuels ce qui nous fait 900 à 1000 adhérents. Et ces adhérents on des représentants qui sont élus chaque année au sein du CA avec voix délibérative. Leur mandat consiste à s’assurer que l’association fonctionne vraiment dans l’esprit de donner le maximum de disponibilité et d’argent aux Compagnies. A chaque chose diffusée à Micadanses le spectacle est acheté, on n’est pas beaucoup de lieu à faire ça dans Paris et en plus on accompagne en production.

Donc à chaque fois qu’une compagnie est en résidence ici, cela donne lieu à un spectacle ?

Non, c’est –à-dire que comme on accompagne parfois les projets à différents stades de la production. Certaines font leur première session de travail ici, ce qui donne lieu à une présentation professionnelle. On n’est pas dans le cadre d’une diffusion. Parfois, elles ont d’autres collaborateurs, d’autres résidences et diffusent ailleurs. Il nous arrive de les reprendre mais pas systématiquement. Il faut imaginer qu’on a à peu près une trentaine de résidents par an. Et après je choisis. Mais c’est pour ça qu’on a fait Bien faits, ce qui est la fenêtre de visibilité des résidents. Ce sont beaucoup de résidents et de gens qu’on a aidé en production mais que je n’aurais pas pu monter dans Faits d’Hiver.

La programmation de Faits d’Hiver  est dingue cette année, on a envie de tout voir ! Quel a été le fil conducteur de cette édition et comment avez-vous choisi ces chorégraphes ? 

 C’est une construction marquée par deux choses importantes. Un : le projet en tant que tel et deux : où vais-je mettre ce projet ? Comme le festival travaille en bonne intelligence avec les lieux, et moi j’y tiens beaucoup, on est vraiment dans une collaboration . Je n’impose jamais rien. On partage le choix ensemble. Ce qui veut dire par exemple que le festival partage des frais avec le lieu, on va jusque-là, donc l’idée c’est que le choix soit commun pour qu’il soit défendu et accepté. Pour avoir essayé en 19 ans toutes les combinaisons différents dans tous les lieux possibles, la seule qui fonctionne vraiment c’est quand on partage quasiment tout 50-50.

 De la vraie co-production ?

De la  Co-réalisation à 100%.  Le festival est toujours l’invité du théâtre. Quand on est dans cette relation, l’invité est le bienvenu donc tout se passe bien. La programmation est marquée par la discussion avec les lieux.  Je suis force d’initiative mais j’écoute aussi ce qu’ils me disent. Et parfois, il faut  du temps. Il y a trois ans, j’avais proposé Mauro Paccagnella  à la Bastille parce que je voulais remonter une de ces pièces qui me fait totalement fantasmer et que j’adore, qui s’appelle Bayreuth FM, un quatuor de garçons sur Wagner. Trois ans après, ils se retrouvent avec une autre pièce, Happy Hour, mais ils se retrouvent. Il m’arrive aussi de dire, « votre proposition m’intéresse, ça colle bien avec le festival». C’est tout un travail de relation avec le directeur ou le programmateur, on suscite, on donne des envies. C’est vraiment un dialogue donc c’est un travail très particulier avec les lieux.

Est-ce que entre les différents spectacles il y a un fil ?

ISouvent, je ne le remarque à la fin du festival. De manière générale j’ai toujours été intéressé par deux types de spectacles de danse contemporaine, et qui ne sont pas liés tellement à la forme extérieure. J’ai toujours été intéressé par le travail d’écriture de la danse, la composition chorégraphique est pour moi déterminante. Et puis, l’aspect sociologique de la danse, c’est-à-dire comment la danse contemporaine arrive à s’emparer de personnages, de situations avec un regard très particulier. Par exemple Les rois de la piste de Thomas Lebrun est un vrai miroir de ce qu’est une boite de nuit, ce qu’on est quand on a entre 17 et 20 ans et qu’on est exposé au regard des autres.  La danse est très forte pour ça. L’idée c’est la cohérence du spectacle, que la pièce chorégraphique soit un objet, qui a sa solidité, sa propre logique, sa propre réflexion et que de ce fait, ce soit vraiment une œuvre. Alors après que ce soit plus conceptuel, plus écrit, plus drôle, par exemple Happy hour de Mauro Paccagnella, Alessandro Bernardeschi est une pièce sur la connivence et le temps qui passe. Comment nos corps vieillissent et malgré tout, notre joie de danser et d’être ensemble perdure ?  Il y a toujours de ma part une attention aux interprètes. Quand je reçois le dossier d’une Compagnie, je regarde toujours le nom des interprètes, pour moi c’est déterminant. Il y a deux danseuses exceptionnelles dans la pièce de Tatiana Julien,  Brigitte Asselineau et Christine Gérard qui sont pour moi deux figures de la danse contemporaine.  Je trouve ça formidable qu’une jeune chorégraphe propose un défi pareil. On est là pour ça. Et pour la passation. Au festival de la cité internationale l’année dernière par exemple il y avait Arthur Perole et le québécois Daniel Léveillé. C’était pas un hasard non plus. Très clairement Arthur Perole qui est à mon avis un des plus doués aujourd’hui purement chorégraphiquement. Parmi les jeunes qui sortent du Conservatoire de Paris d’ailleurs, puisque Tatiana Julien en vient aussi, on voit bien qu’il y avait un sorte de filiation sur des enjeux chorégraphiques et qui passe les générations. Pour moi le lieu du festival ce n’est pas le lieu du laboratoire, on est dans un endroit de reconnaissance. Même si les gens sont jeunes ils ont déjà une première histoire. Et puis c’est pour montrer que l’obsession de la nouveauté pour moi est une façon de mal poser la question de la danse. Il y a des thématiques qu’on peut retrouver dans les années 1980 comme aujourd’hui. Comme dans toute l’histoire de l’art, il y a des thématiques qui relèvent du corps, du reflet, de la lumière qui peuvent traverser toute l’histoire du XVe à aujourd’hui. Pour moi le positionnement est sur la capacité à montrer des gens qui ont déjà une œuvre solide et qu’on va retrouver dans les années qui viennent. On leur propose une étape à Paris, lisible pour le monde chorégraphique, professionnel mais aussi pour le public qui suit le festival. C’est pour ça qu’on a développé le festival, parce que nos indicateurs de remplissage et de catégories de spectateurs nous ont montré que depuis 3 ans on a vraiment franchi une étape. On profite donc de cet élan et on fait un peu plus grand.

 Il y a un festival  dans le festival, centré sur  la micro-performance dans Faits d’Hiver.

C’est un peu une blague mais il y a aussi une petite partie de vérité derrière. En discutant avec Nadia Vadori- Gauthier, qui est en résidence dans le Paris réseau danse pour toute l’année 2017, je lui ai dit « ce qui m’intéresse dans ton projet c’est son format ». ( NDLR : une minute de danse par jour depuis Charlie). La danse c’est surement l’art qui permet d’en dire le plus en moins de temps.  Je lui ai proposé donc de développer son idée en proposant à des gens de se lancer pour nous faire une petite pièce de 30 secondes à 3 minutes, et on les regroupe en une soirée et cela fait un festival de la micro-performance.

Des gens ? Ce sont des amateurs ?

 Des artistes. On part vraiment de sa sensibilité  pour programmer. Le festival peut aussi accueillir des propositions que moi je n’aurais jamais faites. Là cette occasion c’est recueillir des gens qui viennent du théâtre, de la danse et des arts plastiques. Il y en aura une vingtaine. C’est un événement qui pourrait très bien se déplacer dans la saison. Pourquoi pas dans Bien faits par exemple. Le concept de faire de la micro-performance, de proposer à l’artiste une programmation, pour moi c’est ça le projet.

Tout le programme de Faits d’Hiver.

Visuel : Affiche et www.myriam-gourfink.com

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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