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Christophe Martin : « réunir ce qui peut paraître opposé »

Christophe Martin : « réunir ce qui peut paraître opposé »

26 décembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Du 17 janvier au 16 février, le festival de danse Faits d’Hiver ouvre comme il se doit la nouvelle année chorégraphique ! De la danse, rien que de la danse, mais dans une vision ample de la discipline. Rencontre avec Christophe Martin, directeur de cette belle manifestation.

Dans votre édito adressé aux professionnels vous vous amusez de la formule de Beckett « cap au pire » pour la détourner en « cap au large ». Que signifie ce message, que la peur est toujours là ?

Je voulais le dire d’une manière un peu différente de ce qu’on entend d’habitude, pour sortir de la plainte. La façon dont le dit Beckett est totalement tragique et en même temps énergétique. C’est que je ressens dans son écriture et dans son style : ça n’est pas parce que c’est triste qu’on doit être triste, ça n’est pas parce que c’est dur qu’on doit accepter, même s’il faut le dire. Il y aussi un enjeu sur reconnaître, admettre, mais agir – c’est ça son énergie pour moi – et puis je suis un grand lecteur de Beckett, j’assume !

 Concrètement, quel a été l’impact de la Covid sur la construction du programme ?

A vrai dire peu – parce que j’ai pris la décision très difficile de ne pas faire de report de l’édition 2021 annulée sur celle de 2022,  mis à part un spectacle : ABACA de Béatrice Massin, qu’on a reporté finalement pour des raisons qui sont très liées au lieu. Pour le reste de la programmation 2021, soit les pièces ont été présentées professionnellement, soit les plus petites formes ont été reprises lors de notre festival d’automne, Bien Fait. C’est le cas de 4 ou 5 propositions, et le reste à été annulé, c’est-à-dire qu’on a payé les artistes et nous les avons libérés de leurs contrats.

Pour un festival, reporter a peu de sens, ce n’est pas une programmation sur l’année mais sur un temps resserré. Je comprends l’idée qui dit “reporter c’est le bon sens, c’est soutenir les compagnies”, mais dans les faits, c’est ingérable. J’ai choisi  de rester dans une dynamique de création, parce qu’il y en a plein cette année, des créations que j’ai aidées dès 2020.

Justement, parmi les spectacles, 15 sont des créations, qu’est-ce que cela veut dire créer à Micadanses ?

Le terme création recouvre pas mal de choses différentes, mais il y a des notions logiquement partagées par le milieu professionnel. Sur les 15 créations que compte le festival Faits d’Hiver, il y en a 12 sur lesquelles on a été co-producteurs, c’est-à-dire que nous avons avancé de l’argent pour que les artistes puissent faire leur pièce. Ce sont des spectacles qui sont joués pour la première fois – ou qui sont joués vraiment tout de suite après, ou qui ont des premières à Paris. On utilise également le terme de création pour signaler que c’est un spectacle nouveau. On a le droit de le dire parce qu’on a participé sous une forme ou une autre :  par le biais d’une résidence ou d’un financement.

Etre les premiers à présenter des créations, c’est pour moi l’essence d’un festival.

Oui, disons que de plus en plus, parce qu’on a pu monter en charge niveau production – ce qui est déterminant pour une compagnie. Il faut non seulement avoir une date mais en plus avoir un peu d’argent pour commencer à travailler assez tôt. Pour vous donner la mesure des choses, en ce moment, en 2021, je travaille sur des dossiers d’aide pour des œuvres qui verront le jour en 2023.

Donc ce que nous voyons lors de l’édition 2021 a été produit en 2019?

Oui, en 2019 et en 2020. Malgré toutes ces difficultés. Mais comme nous avons été bien aidés, par l’Etat et par la ville de Paris, les allègements de charges pour des structures avec des permanences, cela représente de l’argent,  nous avons pu continuer à produire des créations.

 Est-ce que les répétitions ont été possibles ?

Jusqu’à présent, cela a dépendu des mois. C’est très varié : il y a eu des fermetures complètes, par moment nous avons eu le droit d’accueillir des gens en répétition – un groupe par jour dans un studio – différent de d’habitude. Mais surtout, au fur et à mesure on a appris à s’adapter à ces conditions nouvelles, il fallait sauter sur chaque occasion. La pandémie nous a également permis de compter combien de personnes ont été accueillies par an à Micadanses : et bien, le chiffre nous a surpris ! Un peu plus de 200 000 entrées ! Des pros et des semi pros viennent danser ici. Cela  donne une idée d’envergure de notre activité !

On note des fidélités, par exemple avec Teresa Vittucci qui d’ailleurs est sur l’affiche, pourquoi ce choix ?

Cette photo (ndlr : voir le visuel en couverture de cet article) est intéressante à plus d’un titre. Non seulement cette femme nous regarde – à la fois de manière un peu ironique mais en même temps c’est très doux, elle est dans un décor lunaire.  Elle est mi-nue – sa posture ressemble a celle d’un Bouddha féminin de dos. Je trouve qu’il y a une sorte de sagesse dans son corps. Pour un festival de danse, montrer qu’on peut danser quelque soit le corps c’est essentiel. Teresa Vittucci est le prototype d’artiste qui est nécessaire à une programmation qui veut être plurielle. Elle représente une sorte d’orientation spécifique – elle est au maximum de la performance. Je suis guidé par ma gourmandise :  je veux tout dans mon festival ! Et elle représente une des extrémités.

Vous devancez ma question ! Je voulais justement parler de votre vision large de la danse contemporaine, qui va de la performance au presque néo-classique.

L’idée pour moi c’est de réunir ce qui peut paraître opposé, et qui pour moi ne fait qu’un. C’est toujours de la danse. Qu’il y ait des propositions mises en avant comme Yuval Pick par exemple ; sa pièce est magnifique, 7 danseurs, un rapport à la musique extraordinaire, là on est dans quelque chose de la danse contemporain qu’on connaît depuis longtemps. Mais il a des préoccupations de chorégraphe aussi sur la question de l’être ensemble, la personnalité … Teresa Vittucci ne parle que de ça ! Qui suis-je et qu’est-ce que j’ai en moi qui me permet d’être au monde et reconnu… C’est une sorte de catalogue d’êtres humains qui cohabitent  parfaitement.

Vous aimez les plateaux plutôt pleins ?

Effectivement, il y a beaucoup de pièces avec plein de danseurs cette année. Je me suis rendu compte que paradoxalement, alors qu’il n’y a pas beaucoup de pièces, il y en a plus que ce qu’on imagine et je trouve ça hyper important de parler de cette notion de groupe, la danse contemporaine le fait très bien je trouve, de manière subtile. Il y a plein de pièces entre 7 et 8 interprètes, jusqu’à 10. Pour moi c’est génial de voir par exemple Marinette Dozeville qui évolue du solo à aujourd’hui un travail, très féministe, avec 6 interprètes, après tout un travail d’accompagnement de notre part en production.

Cette édition compte des noms prestigieux : Beatrice Massin, Yves-Noël Genod, Amala Dianor… comment construisez-vous la programmation ?

Je programme d’une manière assez particulière. Vu qu’on est invités chez tout le monde, j’ai toujours plusieurs propositions en fonction du théâtre avec lequel je collabore. Pour qu’un festival comme le nôtre fonctionne, il faut que chaque lieu soit convaincu du spectacle qu’il accueille. Et pour ce qui est de l’étape d’avant, ma manière de choisir en amont des projets, simplement je me déplace, je reçois plein de dossiers, des chorégraphes – et à partir de là on rentre dans un processus assez mystérieux qui est ma petite alchimie, et quelques fois il y aussi des moments ou je demande aux gens quelque chose : je ne commande pas mais j’incite et fait de la réflexion stratégique et artistique avec les chorégraphes.

Une des autres caractéristiques de Faits d’Hiver, c’est l’expansion de la danse dans un nombre de lieux qui augmente chaque année, parlez-nous de cette carte. 

Cela est lié à deux facteurs déterminants : c’est quand même la 24e année du festival. Dans Paris on a à peu près fait tout ce qu’on pouvait faire et il y a beaucoup de contraintes car les grands plateaux sont rares. Paris évolue, bientôt on pourra aller simplement à Bagnolet par exemple ; pour nous c’est évident de se produire aussi dans le petite couronne, premièrement parce qu’il y a des partenaires intéressants et deuxièmement parce que Paris est en train de s’ouvrir doucement mais sûrement, de manière beaucoup plus large. Il y a une particularisation du cœur de Paris qui devient de plus en plus forte avec les rénovations, les fondations qui arrivent, la piétonnisation etc… qui fera battre ce cœur à un certain rythme, et puis une zone de plus en plus étendue qui sera extrêmement liée, au delà du périphérique.

Quels sont les nouveaux lieux du festival ? Pouvez vous les citer ?

Oui, Malakoff, Châtillon, Berthelot à Montreuil, l’Echangeur à Bagnolet, le Garde-Chasse aux Lilas et dans Paris, c’est l’International Visual Théâtre.

La tradition veut que Faits d’Hiver se termine chaque année par un blitz festif. Il sera particulier cette année puisqu’il sera aussi un  hommage à Mié Coquempot. comment faire la fête et commémorer  en même temps ?

Déjà le festival pour moi, c’est la fête tous les jours. C’est partager et être heureux tout les soirs, il faut l’assumer ! Pour répondre plus sérieusement à votre question, j’ai un lien extrêmement fort avec la compagnie, car je suis le premier à avoir fait un contrat professionnel à Mié Coquempot, et malheureusement, j’ai aussi été le dernier, pour son dernier spectacle. Elle me l’avait fait remarquer par des petits sms à la fin. Ce qui m’intéresse dans le projet de Mié c’est qu’elle a eu le temps de penser ce à ce qui se passerait après elle. Pour moi ce projet c’était montrer que la compagnie est toujours active et que l’esprit de Mié était toujours là parce que il y a véritablement un héritage qui se poursuit. Donc à cette soirée, on verra les deux solos qui ont fondé le travail chorégraphique de Mié Coquempot, puis on activera un processus qu’elle avait déjà mis en place : une soirée d’improvisation. D’abord une partie de sa compagnie avec deux chorégraphes et deux danseurs invités qui ont une première “jam”, puis ça se termine par une jam avec tout le monde ! C’est ouvrir à tout le monde et montrer que Mié laisse une œuvre, un esprit, pour moi c’est important.

Ouvrir à tout le monde, cela fait penser au travail immense que vous faites pour rendre visible les handicaps.

Micadanses est un lieu labellisé “structure de la Ville de Paris”, on a donc choisi de s’engager jusqu’aux Jeux Olympiques à faire des manifestations supplémentaires avec certaines structures et d’être actifs pour les Jeux Paralympiques. Dans ce cadre-là, le festival accueille depuis plusieurs années à chaque édition des personnes en situation de handicap.

Artistes ou spectateurs ?

Les deux. Cela dépend des spectacles et des salles.  Cet aspect-là est important pour moi, dans la mesure déjà ou cela fait l’objet de financements spécifiques de la Ville de Paris, et c’est aussi tout un travail de fond qu’on mène depuis des années, plus de 10 ans. C’est important aussi que les spectacles concernés  apparaissent parmi les autres spectacles sans mention particulière.

Et faites-vous quelque chose par rapport au public empêché ? Un travail avec les EHPAD par exemple ?

Pour l’instant on va justement voir l’International Visual Théâtre, un lieu sourd et malentendant, avec un public qui peut se déplacer par contre. Dans le festival, on a eu aussi des publics qui étaient liés à une institution pour les autistes, et là le public était extrêmement mélangé, avec des autistes sur scène aussi. A chaque fois finalement on rencontre dans la salle le handicap qu’il y a sur scène. Pour les gens handicapés moteurs (en fauteuil, etc…), on avait en général peu de place pour les accueillir, c’est un vrai problème.

Mais par exemple, dans le festival « Bien fait », un spectacle de l’édition annulée, fait par Sylvère Lamotte, est consacré à la danse et au handicap. C’est très important pour moi, tellement que je le reporte en 2022, c’est le seul spectacle que j’aurais fait comme ça. Parce que c’est un travail de quatuor pour un musicien, deux danseuses et une troisième danseuse qui est en situation de handicap, qui a jusqu’à présent dansé en fauteuil. Mais là, il n’y aura aucun fauteuil sur scène…

Oh, ça va être beau !

Ce fauteuil transforme complètement notre regard par rapport au handicap – on voit évidemment qu’elle est handicapée, mais d’un seul coup ce handicap devient quelque chose qui se rapproche encore plus de la danse…

Visuel : Festival Faits d’Hiver

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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