Danse
« Ils n’ont rien vu », la mémoire d’Hiroshima pêle-mêle de Thomas Lebrun

« Ils n’ont rien vu », la mémoire d’Hiroshima pêle-mêle de Thomas Lebrun

06 mars 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

A Chaillot, le directeur du CCN de Tours s’empare de la mémoire d’Hiroshima pour le meilleur et pour le pire.

Thomas Lebrun est un chorégraphe très particulier. Contrairement à beaucoup d’autres, ses pièces s’enchaînent mais ne se ressemblent pas dans leur formes. En revanche, dans le fond, il n’a qu’une obsession : tous ses spectacles saluent avec un axe néo-classique les cultures populaires. L’identité couplée à la magnificence des corps est un axe majeur dans toutes ses pièces : Constellation consternée (2010), Jeune fille et la mort (2012), Trois décennies d’amour cerné (2014), Lied Ballet (2014)Avant toutes disparitions (2016), Another look At Memory (2017)Les rois de la piste (2017), son Blitz à l’invitation de Faits d’Hiver (2019) et récemment, pour le jeune public, Dans ce monde (2019), à l’Opéra de Paris.

Pour Ils n’ont rien vu, nous retrouvons ses danseurs, que nous adorons : Maxime Camo, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Karima El Amrani, Akiko Kajihara, Anne-Sophie Lancelin, Matthieu Patarozzi, Léa Scher et Yohann Têté. Et tout commence comme un absolu chef d’œuvre et à vrai dire, les dix premières minutes de la pièce valent pour l’histoire de la danse du XXIe siècle. Ils sont en posture japonaise, sur une musique de tambour, et ils fabriquent des cocottes en papier. Seuls les bras et les doigts bougent, quelques fois accompagnés d’une nuque ferme. C’est beau, hypnotique, et cela dit tout : l’obsession de se raccrocher aux traditions les plus fragiles quand la guerre, quelle qu’elle soit, est là. Puis, un tableau vient. Tout aussi beau, tout aussi grandiose dans sa minutie. Au son de Hiroshima mon amour, les danseurs incarnent l’impossibilité de voir.  Il est question de la restitution. Le japonais demande à la française qui dit avoir tout vu à Hiroshima « Et pourquoi voulais-tu tout voir à Hiroshima ? » Elle lui répond : « Tu vois, de bien regarder, je crois que ça s’apprend ». La danse se place en axe bas, les hanches engagées. Et, comme souvent chez Lebrun, il place ses interprètes en ligne, mais chacun dans une indépendance. 

Et, justement, l’erreur est faite de vouloir reconstituer, alors que, justement, tout était là dans ces mots : « Ils n’ont rien vu ». Montrer est erreur, vouloir refaire à l’identique n’est pas possible. Puis, tout s’effondre, à l’image de cette bombe atomique. Les danseurs, dans un halo orange, reculent comme happés par la déflagration. Rien à dire sur leurs corps parfaits dans l’exercice, les corps se tordent, se crispent, mais c’est l’instant où nous perdons la modernité de ce chorégraphe que nous adorons. La pièce accumule les tableaux, avec changements de costumes, dans des gestes ultra figuratifs qui nous ramènent dans les esthétiques rondes et littérales d’Akhram Khan, Wayne Mac Gregor, Sidi Larbi Cherkaoui ou Preljocaj. Cela nous étonne beaucoup de la part de celui que nous placions plutôt du côtés des formalistes et des rigoristes. Ce que l’on reproche à cette pièce, c’est son manque de cohérence.

Quand Rizzo, dans Une maison, déroulait, également à Chaillot, une phrase chorégraphique en la faisant évoluer, avec des changements de perception, mais sans aucun tableau, l’impact était plus fort, le message plus intense. Alors que, au début du spectacle, Lebrun nous percute comme la fameuse bombe, il nous éteint dans des shows figuratifs, qui racontent une histoire comme si nous étions des enfants. Il prend le public par la main, interdit toute sensation. Les danseurs si talentueux se retrouvent à réciter leur participation et la puissance de leur danse disparaît dans trop de décorum.

Reste une image presque finale dont on se remet pas, au mauvais sens du terme. Sans trop en dire, il s’agit de mettre à égalité tous les porcs du monde, comme si toutes les violences étaient égales. Là dessus, on doute fortement du message.

Reste que Ils n’ont rien vu vaut largement d’être vu pour ses deux premiers tableaux qui tiennent vraiment du génie.

Visuel : ©Frederic Lovino

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