Danse

François Chaignaud et Cecilia Bengolea : Sylphides

François Chaignaud et Cecilia Bengolea : Sylphides

20 octobre 2011 | PAR Smaranda Olcese

De grands sacs noirs en latex, des corps dont les fonctions vitales semblent réduites au minimum, la vie qui explose finalement haute en couleurs et énergies, tels sont les ingrédients qui conduisent François Chaignaud et Cecilia Bengolea à l’alchimie des Sylphides.

Esprits élémentaires de l’air, les sylphides, symbole de beauté, de subtilité et d’aspiration spirituelle, décrites pour la première fois au XVe siècle par Paracelse, ont peuplé l’imaginaire chorégraphique du XIXème. Férus d’histoire et de littérature, passionnés postmodernistes toujours prêts à réveiller ou récupérer des formes désuètes, mineures ou en marges du monde de la danse établie – voguing queer des quartiers marginaux de Harlem dans le New York des années 60 dans (M)IMOSA, Danses libres des années 20 ou encore chorégraphies jouissives pour les parties annales dans Pâquerette – François Chaignaud et Cecilia Bengolea avouent que pour Sylphides, la référence mythologique s’est imposée plus tard. A la base de cette création 2009, au festival les Antipodes à Brest, il y a une intuition visuelle et kinesthésique. Le duo sulfureux de chorégraphes s’impose une contrainte extrême. Le spectre de l’asphyxie n’est jamais loin pour ces corps prisonniers de leurs enveloppes en latex, bientôt quasiment « sous-vide », qui entravent tout mouvement.

Le bruit d’une machine qui pompe l’air sème le trouble avant même le lever du rideau. Une officiante hiératique, Marlene Monteiro Freitas, la manipulera à plusieurs reprises, de gestes neutres et pesés. Trois énormes chrysalides vaquent sur le plateau, elles enferment avec jalousie leur secret : les corps des danseurs y flottent, en quasi-apesanteur, privés de tout contact avec le monde extérieur. Au fur et à mesure que l’air est éliminé, leurs contours se précisent, pour finalement nous apparaître dans un spasme figé, à la fois profondément expressif et mortifère. Il y va d’images fortes qui rappellent le cri muet des vies prises dans la lave de Pompéi. Dans un silence épais, pesant, le public scrute les moindres signes physiologiques : les chairs dont les rondeurs sont exposées par l’étreinte du latex semblent avoir la consistance des cendres, desséchées ; les poitrines montent et descendent doucement, dans une respiration que nous devinons douloureuse. Parfois un ventre se gonfle goulûment d’air. Des masses musculaires s’activent selon des logiques jusque là inconnues. Le transfert du centre de gravité se fait dans une lente reptation. Des tensions basses courent les membres tendus ou contorsionnés selon la position initiale où ils ont été surpris.

Les deux chorégraphes explorent les possibilités d’un mouvement aux limites de l’extinction, traquent, auscultent, font l’expérience de ces formes résiduelles dans un corps qui semble venir d’au delà de la mort, que ces sacs en latex noir évoquent également. Le pari d’une communication empathique directe avec les spectateurs, instauré grâce à la radicalité de l’entrave faite aux sens des danseurs, pourrait tenir le temps d’une performance. Ce moment suspendu, rare et précieux comme les respirations qui le rythment, s’essouffle vite dans des démonstrations inutiles, parfois hilarantes. Les Sylphides éclosent sur le plateau, hautes en couleurs, portées par le refrain du tube Viva Forever, des Spice Girls. Il faut dire que l’enjeu était bien ambitieux d’appréhender quelle danse surgit, renaît après l’expérience de la mort.

Toujours dans le cadre du Festival d’automne, le théâtre de Gennevilliers présente Castor & Pollux, crée aux Antipodes 2010, chorégraphie des hauteurs, pièce astrale qui constitue le pendant parfait des Sylphides. François Chaignaud et Cecilia Bengolea essaieront de faire perdre au public ses repères perceptifs habituels par l’éclatement et l’inversion des axes de l’espace scénique, en le plaçant face au gouffre de plusieurs milliers de mètres cubes qui le surplombe. Expérience à tenter.

 

 

 

 

 

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