Danse
Ça quand même – Maguy Marin et Denis Mariotte au Théâtre de la Cité Internationale

Ça quand même – Maguy Marin et Denis Mariotte au Théâtre de la Cité Internationale

28 novembre 2012 | PAR Smaranda Olcese

La programmation qui rend hommage à Maguy Marin dans le cadre du Festival d’Automne se poursuit avec une œuvre manifeste de la chorégraphe, qu’elle signe avec Denis Mariotte. ça quand même, écrite à la première personne, procède d’une mise à nu d’une sincérité sidérante : doutes, craintes, désirs constituent une matière brulante que cette création met en partage. Les questions inhérentes à tout acte créateur sont plus que jamais actuelles.

 

C’est toujours un privilège de voir Maguy Marin sur scène. Danseuse soliste de Maurice Béjart, chorégraphe qui a signé plus d’une quarantaine de pièces, directrice à deux reprises de Centres Chorégraphiques Nationaux, cette figure de la danse contemporaine qui défend depuis ses débuts une création exigeante et généreuse, sans concessions, a senti le besoin en 2004 de remonter sur scène.

Suite à d’importantes restrictions du statut des intermittents du spectacle, l’année 2003 fut marquée par une grande mobilisation, dont le point culminant a été l’annulation du Festival d’Avignon. La pièce fait écho à la stupeur, au vide d’un plateau qui sera peuplé d’une multitude d’effigies de deux protagonistes en papier cartonné, à l’hécatombe programmée de l’exception culturelle française. Depuis, la situation n’a cessé de se dégrader. Les remous ont laissé la place à des soubresauts impuissants, voire une certaine inertie fataliste. Il est d’autant plus troublant d’assister à cette représentation avec le recul des années passées. La création devient lourde d’une force visionnaire, d’une lucidité qui ne laisse pas l’ombre d’un doute. Le processus est toujours en cours. Ce rappel du moment initial et la prise de conscience qu’il génère font que la terre se dérobe littéralement sous nos pieds. Cette sensation angoissante est renforcée par les vacillements de ces mêmes effigies en papier cartonné soufflées par des vents contraires et leur glissement, lent et inexorable, vers les coulisses d’où l’on tire depuis toujours toutes les ficelles. La mise en scène est simple et efficace, va à l’essentiel et crée des images fortes avec un minimum de moyens. Le vide, donc. Pourtant, les deux protagonistes, en chair et os cette fois-ci ne peuvent se résoudre à quitter le plateau. Ils reviennent malgré tout  et portent fièrement leurs plâtres qui ne sont pas sans rappeler l’agression subie sur scène par Maguy Marin lors d’une représentation houleuse d’Umwelt, création dont la radicalité a fait date.

L’énorme pouvoir d’interpellation de cette pièce vient du fait que Maguy Marin et Denis Mariotte n’ambitionnent pas de devenir les symboles d’une mobilisation, d’une résistance. ça quand même distille leur parole intime, certes dans ce contexte mouvementé qui les travaille en profondeur. Pourtant, ils restent débout, font face aux spectateurs en tant qu’artistes et personnes, avec leur interrogations, leurs doutes, leurs espoirs et leurs désirs qu’un magnifique texte égraine telle une litanie à deux voix. Elle rythme par sa scansion monocorde, avec entêtement et persévérance, le déroulement de la pièce. Elle fait acte de l’obstination d’un engagement sans faille dans le monde, ici et maintenant, dans un risque total.

Cette création est un monument de l’art vivant, fragile, qui s’avance à nu, dépourvu de pathos revendicateur, ponctué d’humour, empreint d’un sens du tragique à hauteur d’homme, d’un homme qui vacille et peine à porter l’autre, persiste, ancre dans le sol des corps vieillissants, plante un regard brulant et direct dans les  yeux du public. Question de présence, d’intégrité, d’adresse – ça nous regarde !

 

photographies :

Ça quand même © Laurence Danière

 

 

 

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Smaranda Olcese

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